Bonjour Rantanplan,Une belle matinée s'annonce. Le jeudi matin, je me rends en bénévolat animer un atelier peinture dans une association qui s'occupe d'aider des malades mentaux. Je peins avec eux et, le phénomène d'entrainement aidant, ils peignent aussi.
C'est là, au contact de ces personnes dans une errance pire encore que celle causée par l'alcoolisme, que je produis mes plus belles toiles... va savoir pourquoi?
Mais tu parles des difficultés dans ton couple, alors, si tu le veux bien, lis ceci. Il s'agit d'un autre extrait de "Entretiens fictifs avec un thérapeuthe"
Bonne lecture et bonne journée à toi,
rankxerox
Le couple et l’alcool.
Le Praticien : Nous allons aborder ici une partie très concrète du problème de l’alcoolisme. Nul n’ignore en effet que, dans un couple, l’excès de boisson de l’un ou de l’autre des conjoints a généralement pour conséquence d’empoisonner littéralement les relations quotidiennes. Il est même fréquent que ces abus répétés et incontrôlables conduisent les conjoints à développer au fil du temps, l’un envers l’autre, des sentiments de haine inexpugnable et les mène, au bout du compte, à la rupture pure et simple des liens qui les unissaient. Dans cette sorte de ménage à trois où l’alcool viendrait jouer paradoxalement le rôle de trouble-fête, il serait sûrement très intéressant de connaître votre point de vue? Qu’en pensez-vous ?
– En prononçant le mot de ménage à trois vous venez de résumer en une seule formule magistrale toute la problématique de la relation du couple lorsque hélas !, l’alcoolisme s’est installé chez l’un ou de l’autre des partenaires. Car, dans un tel cas de figure, l’expression : ”Il (ou elle) me trompe avec l’alcool” est tout sauf une vue de l’esprit.
Mais encore une fois, l’on ne doit pas perdre de vue que le processus de l’alcoolisation est évolutif et que les conséquences pour la vie du couple ne sont pas les mêmes au tout début de l’intrusion de ce troisième larron indésirable qu’au bout de plusieurs années, voire de décennies de pratique plus ou moins intense.
A l’origine, il n’est d’ailleurs pas impossible que le couple se soit formé justement en raison de la douce folie alcoolisée du partenaire incriminé qui aurait pu ainsi séduire le second. L’euphorie est souvent contagieuse et peut très bien, en levant les inhibitions, favoriser la rencontre de deux êtres qui, sans l’action de ce puissant médium, se serait peut-être superbement ignorés. N’oublions pas que dans nos sociétés, l’alcool reste le liant social par excellence ! (cf. : (1) éthylisme et éthique).
Mais il est aussi vrai que la répétition trop fréquente de ce genre de comportement finit bientôt par sembler anachronique à l’autre partenaire, même très épris, et ne tarde pas à constituer un obstacle aux bonnes relations de ce couple. C’est alors, et alors seulement, que l’on va se mettre à parler de problème d’alcool. Mais pas avant.
Le Praticien : On pourrait donc dire, en ce cas, que les dés seraient pipés dès la première rencontre, puisque le conjoint incriminé délivre, d’entrée de jeu, une fausse image de lui-même. Il faut croire aussi que cette fusion entre de deux êtres n’est pas de nature à combler le vide affectif dont souffre celui qui boit, puisque, comme vous le dites : même si l’on enregistre généralement une amélioration vers plus de sobriété, lors de cette période privilégiée dite de lune de miel, l’alcool ne tarde malheureusement pas à revenir en force ? Mais, encore une fois, votre insistance à rappeler le caractère progressif de l’alcoolisme est étonnante. Voudrait-elle dire que selon l’ancienneté dans la maladie, l’on aurait pas affaire à la même personne ?
– C’est exactement cela : le ou la gentil(le) fiancé(e) amusant(e) parce que légèrement grisé(e) et attirant sur lui (ou sur elle) les regards attendris et complices des autres personnes au cours des fêtes conviviales, aux tous premiers jours des amours, peut très bien se métamorphoser, au bout de quelques années d’alcoolisation, en buveur(se) excessif(ve), taciturne, agressif(ve) et passablement asocial pour adopter, au final, le triste profil de l’alcoolique neurasthénique et suicidaire que l’on connaît.
Entre-temps il (ou elle) aura eu tout loisir de passer par les innombrables étapes intermédiaires conduisant à la déchéance, dont l’unique effet sera de le discréditer plus ou moins rapidement aux yeux de son conjoint.
En fait, cela se passe comme si, au fur et à mesure de l’aggravation de l’état de l’autre, le conjoint sain avait à cohabiter avec une multitude de personnages désordonnés et très souvent contradictoires ; ce qui ne laisse pas de se révéler au bout du compte terriblement déstabilisant.
Le Praticien : Ainsi donc, vous pensez que, parallèlement à chaque dégradation nouvelle, constatée chez l’un, correspondrait une attitude réflexe bien précise de l’autre ?
– Oui, c’est tout à fait cela. Mais hélas !, je pense aussi que cette réaction naturelle de la part du conjoint sain a rarement le pouvoir d’enrayer le mal, et cela pour plusieurs raisons :
Dans un couple normal, et cela même si l’on se l’est interdit au démarrage, il est presque inévitable que, tôt ou tard, l’un des deux conjoints finisse pourtant par prendre une sorte d’ascendant sur le second. Si cela reste dans le domaine du convenable, et que l’époux dominé accepte sans faire trop de difficulté d’endosser ce rôle, où est le problème ? Mais il se peut aussi que, poussée à son extrême, ce type de situation débouche, au bout du compte, et selon la personnalité plus ou moins réactive des deux antagonistes, sur une relation de pure et simple perversité, où l’un cherche sciemment à détruire l’autre. Dans le cas de figure où l’alcool est présent, le conjoint buveur peut très bien devenir ainsi une sorte de tyran domestique absolument incontrôlable, mais il peut tout aussi bien se retrouver le souffre douleur d’un conjoint sobre, mais tout autant insupportable.
Bien sûr !, il est des personnes alcooliques, non dominatrices, qui se satisferont de cette seconde situation. Dire qu’elles s’épanouiront dans cet état n’est pas vrai, mais elles vivront alors une relation de type parent sévère/enfant passif, qu’aucun des deux complices ne cherchera vraiment à renverser. Le conjoint sain accompagnera alors son vilain garnement jusqu’aux pires complications, voire même jusqu’à l’issue fatale, sans véritable crise du couple.
Mais si la personne concernée par le problème de l’alcool refuse d’endosser ce rôle, c’est un doux euphémisme de dire que l’ambiance au sein du ménage ne va pas tarder à se dégrader sérieusement.
Le Praticien : Justement, dites-nous ce qui peut bien pousser l’alcoolique à se livrer à ses crises spectaculaires ? Et pourquoi aussi, dans la majorité des cas, le regrette-t-il amèrement, une fois l’ivresse retombée ?
– La cause en est la suivante : l’éthylique est constamment en position de hors-la-loi, du simple fait qu’il ne peut pas résister à l’appel de l’alcool. Son conjoint voudrait pourtant qu’il guérisse de ce funeste penchant et compte pour cela sur sa raison. Or tout cet ouvrage démontre que la raison est bien la dernière chose qui puisse agir en pareil cas. Infantilisé, surveillé comme le lait sur le feu, mis à l’épreuve, suspecté de perversité, mais hélas pour lui !, affligé dans le même temps d’une impuissance totale à se corriger, celui-ci ne tarde pas à développer une véritable paranoïa au fur et à mesure que s’instaure le dialogue de sourds. Comment s’étonner alors qu’une brusque désinhibition, causée par exemple par une forte prise d’alcool, ne le fasse parfois littéralement exploser ?
Imaginez rien qu’un instant la souffrance physique que peut provoquer la surconsommation quotidienne d’alcool chez une personne ; imaginez ensuite la somme d’énergie que cette même personne affaiblie doit déployer pour tenter de donner le change sur son état ; ajoutez à cela l’épouvantable tension interne que doit supporter un réprouvé qui ne sait comment faire pour s’amender et vous comprendrez pourquoi il peut parfois lui arriver d’agir ainsi.
De plus, comme le conjoint ne cesse d’attendre de lui l’impossible, au sens littéral du terme, la sérénité s’exclut de fait de leurs relations comme au sein d’un couple où l’un demande à l’autre de façon insistante ce que ce dernier n’est pas en mesure de fournir.
Evidemment, le réveil est ensuite très pénible, les remords ne manquent pas d’assaillir le coupable des propos excessifs ou des mauvaises actions de la veille, tant il est vrai que personne n’aime à se comporter ainsi !, mais que peut y changer a posteriori celui qui s’y est livré ?, les gestes ont été effectués, les paroles ont été dites ! Pire encore, cette nouvelle sortie va être dûment comptabilisée à son auteur et ajoutée à un passif déjà bien lourd, ce qui ne manquera pas de constituer le ferment de la crise suivante. Non, vraiment ! le ménage au sein duquel l’un des deux conjoint boit est le type même de la relation empoisonnée par excellence.
« Mais!, va-t-on dire, si seulement cette personne cessait de boire, tout s’arrangerait ! ».
– Comme ce serait simple,! répondrai-je.
Dans un tel cas de figure il apparaît évident, en effet, à tout un chacun que le buveur, à présent complètement déséquilibré, doit prendre conscience de sa surconsommation d’alcool et y remédier. Mais nous avons vu aussi, dans un précèdent chapitre, que cet aveu d’impuissance ne se faisait pas sur commande. Ce qui ne laisse pas de compliquer les choses.
Admettons pourtant que cela se produise tout de même et que cette personne décide spontanément d’entrer en clinique pour cesser de boire et admettons également que, dans l’idée de retrouver une vie de couple un peu plus normale, elle entreprenne une psychothérapie active, cela ne suffirait pas cependant à ramener le calme dans son ménage pour une raison très simple :
Il faut que son conjoint lui aussi décide de modifier son propre comportement.
Mais va-t-on hurler :
– ”C’est celui qui boit qui doit changer !, l’autre est absolument normal !”
Ce à quoi je répliquerai :
– ” En est-il si sûr que cela ?”
Le Praticien : Expliquez-vous.
– J’ai dit plus haut qu’à chaque nouveau palier de dégradation de l’un, correspondait un palier réactionnel de la part de l’autre
Seulement voilà !, au moment où il cesse toute consommation, le buveur voit en général son capital confiance coté au plus bas. S’il est suffisamment perspicace, il comprendra alors que les rancœurs accumulées par son conjoint au cours de sa dégringolade aux Enfers ne vont pas manquer d’influer sur la dureté des paliers de remontée que celui-ci va lui imposer.
Il n’est pas rare d’ailleurs que la décision de partir en cure ait été motivée par une sorte de chantage au divorce, du style :
– ”Tu choisis : c’est moi ou bien c’est l’alcool !”
Tant mieux si cette menace a provoqué la décision d’entamer un processus de sevrage, car elle aura peut-être eu le mérite de sauver une vie !, mais, si l’on veut à présent que le couple retrouve une certaine viabilité, il est grand temps pour le conjoint non buveur de changer de registre, et c’est dans cette optique que celui-ci doit s’appliquer à faire taire son ressentiment contre l’autre qu’il était si pratique auparavant d’accabler de tous les maux. Sinon il va l’empêcher de s’en sortir.
Voilà pourquoi je me permets de dire qu’il appartient aussi à cette personne de changer de comportement.
Le Praticien : Je comprends : sous l’influence de l’alcool le couple fonctionnait selon un certain équilibre auquel chacun des partenaires participait de façon bien précise. Vous avez parlé du rôle de bouc émissaire endossé par celui qui boit, c’est une bonne image, mais qui laisse à supposer que l’autre conjoint, sain de corps et d’esprit quant à lui, se trouvait par réaction d’autant sanctifié. De là à ce qu’il en ait attrapé la grosse tête, comme on dit, il n’y a pas loin ? C’est bien ce que vous pensez?
– Nous sommes au cœur du problème : l’aspect physique négligé, la conduite sujette à caution, les mensonges perpétuels, les promesses non tenues, la violence parfois exercée par celui qui a bu, ont souvent eu pour effet d’occulter les petits défauts de l’autre conjoint, ce qui fait que, bien souvent, celui-ci ne se donne même plus la peine d’effectuer son propre examen de conscience. Au sein du couple, l’échelle des valeurs est d’ailleurs tellement mise à mal par le buveur qu’en comparaison, le faux-pas occasionnel du conjoint sain peut très bien passer parfois pour quelque chose de tout à fait normal.
La tentation est grande, et tout ce qu’il y a de plus humaine par ailleurs, de profiter de la vulnérabilité du tyran, enfin agenouillé, pour se venger de lui : c’est toujours au réveil que l’alcoolique reçoit les sermons qui le font rentrer dans ses chaussures, jamais lorsqu’il est en crise ; c’est aussi, bien souvent lorsqu’il a décidé de se soigner et qu’il gît sur un lit d’hôpital, bourré de cachets calmants, les bras reliés à des perfusions, que les décisions de ruptures sont les plus faciles à prendre.
Mais admettons que ce ne soit pas le cas dans l’exemple choisi et que le conjoint sain veuille réellement reconstruire son couple. Un important rééquilibrage doit alors commencer pour lequel chacun des deux est partie prenante.
Le Praticien : Lors d’un chapitre précèdent vous nous avez parlé du cheminement de l’éthylique vers la sobriété. Dites-nous donc quel devrait être celui de son conjoint en pareille circonstance ?
– Nous venons de voir que, de la même manière que lors de la dégringolade aux enfers, la remontée induit, chez le conjoint sain, des attitudes réflexes tout à fait naturelles, mais parfois tout aussi néfastes au rétablissement de la personne qui se soigne. Pour les avoir éprouvées en leur temps, je commencerai donc par énumérer les petites erreurs à éviter.
Il est bien inutile par exemple de ranimer les vieilles querelles du passé en évoquant sans cesse les tristes exploits de celui qui a bu – c’est d’une cruauté bien inutile– mais il n’est pas question non plus de délivrer un blanc seing pour tous les actes commis, car dans le processus de remontée celui-ci doit impérativement assumer ses errements et même, si possible, les réparer.
Du temps où il buvait, on a sans doute aussi constaté que les actions punitives du type : cacher la clé de la cave, vider les bouteilles dissimulées ou y adjoindre du vinaigre n’avaient strictement aucun effet sur lui, car il interprétait tout ceci comme des mesquineries insupportables et trouvait immanquablement la parade adéquate pour continuer à satisfaire à ce que nous considérions comme un vice. De la même manière, il est bien inutile, et même dangereux par la suite, de surveiller ce tout juste convalescent comme le lait sur le feu, car le manque de confiance dont il se sentirait l’objet pourrait très bien avoir raison de sa fragile sobriété.
On ignore d’ailleurs trop souvent le poids que peuvent prendre les mots lors de cette période cruciale pour le couple. S’amuserait-on à faire exploser des sacs de papier dans le dos d’un cardiaque relevant tout juste d’un infarctus? Non, bien sûr que non !, alors déployons la même prudence —verbale, dans ce cas précis— , pour l’ancien buveur, car il en a besoin.
Par exemple il est bon de ne pas minimiser par quelque mot malheureux les progrès que celui-ci ne va pas manquer de réaliser. Pour une personne normale, certes, il est loin d’être exceptionnel de réussir à préparer un bon petit plat ou de tapisser la pièce d’un appartement avec un papier peint flambant neuf, mais si l’on a à l’esprit qu’à une personne alcoolisée depuis des années cela relevait du domaine de l’impossible, ce point de vue réducteur est à reconsidérer.
À cette occasion, l’on s’apercevra même que, pour l’individu concerné, l’action de reprendre petit à petit des activités qu’il avait délaissées au sein de son foyer est une étape très importante sur le chemin de sa resocialisation, et que ramener cette action, très importante pour lui, à une banalité de second ordre est d’une maladresse extrême.
Pas question non plus de placer son auteur sur un piédestal, non !, un simple c’est bon !, ou c’est bien !, prononcés par un conjoint sincère auront un effet bien plus positif et, ainsi donc, un temps précieux à l’un comme à l’autre, sera gagné.
À vrai dire tant que le partenaire sain n’a pas acquis une bonne connaissance du trouble qui a parasité le comportement de l’autre pendant si longtemps, et tant qu’il n’a pas décidé lui-même de tout mettre en œuvre pour le comprendre et pour l’aider à s’en sortir de la meilleure façon, il existe de fortes probabilités pour lui de constituer, involontairement, un frein à son rétablissement.
L’on tiendra compte également que dans une telle affaire, le temps et le silence ont aussi un très grand rôle à jouer. (Cf. courbe de remontée, à la fin de l’ouvrage)
Le Praticien : En effet, tout cela est très clair, et si je tente de résumer vos propos : la difficulté du couple dont l’un des conjoints récemment sevré de l’alcool a décidé de se repositionner est que, même s’il est à présent patent que cette évolution s’effectue dans le bon sens, l’adoption par celui-ci de comportements inédits a toutes les chances de provoquer chez le conjoint sain une nouvelle déstabilisation. Il appartient pourtant à ce dernier de s’adapter très vite s’il veut aider efficacement le premier à se rétablir. Pour cela il doit éviter à tout prix de le materner –ce qui constituerait une mise en doute insupportable de ses capacités de réhabilitation– et, ce faisant, il doit aussi éviter de sombrer dans la flagornerie en le complimentant sur les actes courants de la vie quotidienne que celui-ci recommence enfin à effectuer. Ne trouvez-vous pas que, sur le plan de la psychologie, c’est peut-être exiger beaucoup de la part d’une personne qui vient déjà de subir des années et des années de cohabitation difficile avec un conjoint buveur et qui en a déjà, pourrait-on dire de façon très crue, plus que ras-le-bol de ses simagrées?
– Oui !, cela sans aucun doute !, j’en conviens sans difficulté, mais c’est à ce prix, et à ce prix seulement, que le rétablissement pourra se faire. ”Qui veut la fin veut aussi les moyens !”, dit-on.
Une chose importante est à considérer, c’est que la sortie de l’alcoolisme n’est pas quelque chose de commun. Elle constitue pour l’ancien buveur une véritable renaissance à la vie. La personne qui s’engage dans cette voie a devant elle un nombre incalculable d’actions, pour nous anodines, mais pour elle très importantes, à réapprendre comme se laver chaque matin, par exemple, comme choisir ses vêtements ensuite, comme se raser ou se maquiller tous les jours, comme parler en société, comme lire, comme téléphoner, comme conduire une voiture, comme effectuer seule une démarche administrative, comme contacter un employeur, comme signer un chèque pour payer ses impôts, comme aller chercher, sans trembler de peur, une lettre recommandée à la Poste, Etc.. Etc..
Comprenons alors que dans un cheminement de si longue haleine, rabaisser par quelque mot blessant à chaque progrès avéré, le mérite de celui qui l’a si laborieusement obtenu est inutilement cruel. Comme est irraisonné de nier que celui-ci ait réellement besoin d’effectuer toutes ces étapes à son rythme.
Bien évidemment !, tout ceci semblera ridicule à certains, mais c’est pourtant de la réussite de ces étapes que dépendra parfois la sortie ou non de l’alcoolisme du candidat à la sobriété, en ayant pour effet d’interrompre enfin son interminable fuite en avant. Ne plus fuir !, affronter l’existence comme tout le monde !, il est là le secret !, voyez comme il est simple !
Le Praticien : En effet, à la lumière de vos explications, l’on comprend mieux l’importance que revêtent tous ces actes, apparemment entachés de banalité, à celui qui émerge tout juste de l’alcool. Mais puisque nous sommes en présence d’un processus normal de rééquilibrage des forces en présence, ne peut-on supposer que cette sorte de combat d’arrière-garde, mené, cette fois-ci, par le conjoint sain, ne soit une réaction normale de sa part?
– Bien sûr !, on peut même supposer, au fur et à mesure que l’ancien buveur se réapproprie des fonctions et des tâches par lui délaissées, que l’autre s’estime d’autant dépossédé, et qu’il puisse avoir la pénible sensation de déchoir d’un piédestal. De là à glisser dans l’amertume, il n’y a qu’un pas...
Voilà pourquoi, après avoir tant espéré de l’arrêt de l’alcool chez un conjoint buveur, il arrive parfois que le conjoint sain adopte inconsciemment un comportement tendant à pousser le premier à se remettre... à boire, tout simplement. Et pourquoi cela ?, sinon dans l’idée de faire retourner l’autre à son ancien état, et recouvrer ainsi une prééminence dont il ne veut pas se départir.
Evidemment ce petit jeu est excessivement risqué, car tenter d’entraver une remontée, pressentie comme irrésistible, par des réactions de type peaux de banane sous le pied, peut très bien conduire le couple à une nouvelle catastrophe.
Le Praticien : Ainsi, pour vous, en pareil cas, la conduite dangereuse, et donc la culpabilité qui en résulterait, pourrait changer de camp et être endossée par le seul conjoint sain ?, voilà qui est original ! Quelle serait alors la solution que vous proposeriez ?
– Dans ce cas, c’est hélas !, l’éloignement qui deviendrait pour la victime de cette situation inattendue –en l’occurrence l’ancien alcoolique amendé– la seule parade efficace, lui permettant de conserver une sobriété durement acquise ; je me suis d’ailleurs permis de mentionner cette éventualité à un endroit très précis de la courbe de remontée présente à la fin de cet ouvrage : et c’est lorsque la personne concernée entre dans la phase de réappropriation de son être par le biais d’une thérapie, et où son plus grand désir est d’être tout simplement respecté. La tension dans le couple risque alors d’atteindre une telle intensité que la rupture peut très bien se révéler bientôt l’unique solution envisageable.
Mais, soyons optimistes et continuons plutôt de supposer que le fameux couple pris pour exemple réussisse, contre vents et marées, à dépasser ce cap crucial et que cette dernière crise débouche enfin sur l’océan de sérénité que tous deux avaient souhaité atteindre, et il auront encore à affronter, comme pour tous les couples normaux, le problème sans solution de l’usure du temps.
Dans nos société où le modèle unique du bonheur est la vie en couple, (qui se révèle déjà éminemment compliquée à bon nombre de personnes non concernées par le problème de l’alcool), comment feront-ils pour éviter ce nouvel écueil ?
Notons que parvenu à ce stade, cela devient leur affaire !, et plus du tout la notre !