Bonjour Flo,Je me rappelle tout à fait de toi. J'ai fait récemment quelques réponses à un Post de toi.
A présent, si ce chapitre de "Entetiens (fictifs) avec un thérapeuthe", écrit par moi, peut t'éclairer, je te le soumets volontiers.
amicalement,
rankxerox
La rechute
Le Praticien : L’ancien alcoolique doit maintenant continuer son cheminement dans la sobriété. A votre avis, lui-même et sa famille sont-ils condamnés pour autant à vivre sous la menace constante d’une rechute ?, dites-nous également ce que pensez-vous du célèbre dicton énonçant avec un fatalisme consternant :”Qui a bu boira”?
– Lorsque la sagesse populaire s’exprime, il faut toujours l’écouter. Impossible en effet d’écarter a priori l’hypothèse d’une nouvelle plongée dans l’alcool pour celui qui vient juste d’en émerger, et imaginer un seul instant que l’on va s’en affranchir aussi facilement, après avoir entretenu une relation d’une telle intensité avec ce produit, constitue, à mon avis, la plus grossière de toutes les erreurs.
Mais nous venons de répertorier les écueils que la personne concernée, et son entourage, doivent éviter pour que les premiers pas sans alcool soient les plus sûrs possible ; dans le même état d’esprit constructif, parlons maintenant de la conduite à tenir si, malgré toutes ces précautions, une rechute survenait.
Et pour cela, prenons une métaphore, elle aussi, très imagée. En peinture, par exemple, l’on sait qu’une couleur n’a d’existence que par la présence d’autres couleurs disposées autour d’elle. C’est ainsi que le jaune citron, contenu dans un tableau, éclatera littéralement à l’œil de l’amateur d’art si le peintre l’a cerné d’un violet soutenu, qui est sa couleur complémentaire. Mais nous savons aussi que cette même couleur sera, par contre, à peine perçue du même spectateur en cas de positionnement à côté d’un orange clair, une couleur qui lui est proche.
Quel rapport avec la rechute, allez-vous me dire ? Tout simplement que, de la même manière que dans cet exemple pictural, la rechute adoptera l’importance que l’on voudra bien lui accorder : elle pourra ainsi se révéler dramatique dans un premier cas, alors que dans un second, elle ne pourrait être qu’un simple incident de parcours.
Le Praticien : Mais encore ?
– Il n’existe guère que deux façons de réagir à une rechute. La personne concernée, ainsi que son entourage, peuvent, par exemple, se mettre à lever les bras au ciel en se lamentant ou en disant que tout est perdu. C’est d’ailleurs le cas de figure le plus courant. J’ai longtemps réfléchi au pourquoi d’une telle attitude et deux raisons principales me sont venues à l’esprit :
La première est que notre façon habituelle d’estimer les personnes est naturellement réductrice. Dans cette action pourtant primordiale, tout se passe comme si nous décidions d’ignorer superbement la plupart des attitudes intermédiaires qu’elles seraient susceptibles d’adopter pour ne considérer que les extrêmes, celles qui leur sont, en général, défavorables.
C’est ainsi qu’en prononçant seulement quelques mots en public, l’on peut très bien se retrouver classé arbitrairement de droite, ou bien de gauche, alors que l’on a pas soi-même le sentiment d’appartenir à l’une ou l’autre de ces tendances politiques.
C’est également ainsi que l’on peut jouir toute sa vie d’une réputation de personne sobre, si personne ne nous a jamais vu sous l’emprise de l’alcool ou, dans le cas contraire que l’on peut subitement devenir... un ivrogne invétéré, si l’on est surpris une seule fois en état d’ébriété.
Cette propension binaire et souvent définitive, qui nous est propre, de classifier les gens sur quelques aspects seulement de leurs comportements, nous pousse également, lorsque ces mêmes personnes commettent des actes différents de leurs habitudes, à trouver ennuyeux d’avoir à reconsidérer nos jugements sur elles. Peut-être bien parce que cela vient bouleverser l’ordonnance de nos points de repères et que cela nous dérange.
D’où ce désespoir ressenti et ces plaintes exprimées, par exemple, lorsqu’un ancien buveur retourne à l’état de buveur. Pensez donc ! une fois encore (il ou elle) nous désoriente en changeant d’état !
Ma seconde idée est que dans les deux cas de figure, l’alcoolique est voué à l’incompréhension : ”Qui a bu boira” appartient bien à une fantasmagorie populaire très codifiée signifiant à l’ancien buveur, ainsi qu’à son entourage, qu’en matière d’alcool, quoi qu’il advienne désormais, il ne méritera plus jamais la confiance des autres hommes.
C’est d’un poids terrible! Voilà pourquoi la rechute est souvent vécue comme une malédiction.
Mais il existe une deuxième façon d’accueillir la rechute : c’est de rester calme et, pour celui qui a rechuté, d’arrêter à nouveau de boire.
Le Praticien : Comment pouvez-vous avancer l’idée d’accueillir ce qu’il faut bien nommer un échec dans la sérénité, après ce que vous venez de nous dire ?
– C’est que si l’on veut éviter à la funeste spirale de reprendre sa course sans fin, il s’agit avant tout de retrouver le calme, et pour cela, il est impératif de ramener l’événement à sa juste valeur.
En l’occurrence, et si l’on réfléchit bien, ce qui semble nous heurter dans cette affaire n’est pas tant la quantité d’alcool ingurgitée par celui qui a rechuté que la honte attachée à cette nouvelle action. Concédons qu’il n’est pas spécialement agréable à une personne ayant effectué un certain cheminement dans une virginité nouvelle de se retrouver brutalement dans le camp des maudits, mais est-ce une raison suffisante, pour elle, et pour son entourage, de se remettre aussi radicalement à désespérer ?
Je pense en outre qu’une autre raison nous empêche de reprendre espoir en de telles circonstances : c’est le fait que la rechute nous apparaît un peu comme la trace indésirable d’un pas dans une neige immaculée, et cette fois-ci, j’avancerai l’idée que c’est le culte voué à la perfection par notre société toute entière qui est en cause !, parce qu’en la matière, comme dans tant d’autres, nous ne pouvons tout simplement pas supporter la faute !, voilà tout !
L’idéal serait de trouver en soi, et autour de soi, suffisamment de détachement des choses pour admettre que le cheminement de l’ancien alcoolique dans la sobriété n’est pas une compétition. En faisant ainsi disparaître le stress inhérent à toute obligation de réussite, quelle qu’elle soit, la rechute pourrait alors être ressentie comme un incident mineur, et rien de plus.
En ce cas, la justesse de l’adage populaire ”Qui a bu boira” ne serait pas démentie, mais son caractère de fatalité désespérante serait, quant à lui, sérieusement mis à mal.
Le Praticien : Très bien !, voilà une démonstration qui ne manque pas d’originalité, mais ne croyez vous pas que la crainte de l’échec soit quand même nécessaire ?, s’il ne subsiste ni peur du jugement des autres, ni aucun critère établi de consommation, ou de non-consommation, ne risque-t-on pas de sombrer dans une permissivité néfaste à tous, y compris à l’ancien buveur lui-même ?
– Oui !, ceci pourrait être l’un des effets non désirés d’une déculpabilisation totale de la rechute ; l’inconvénient, dans ce cas de figure, est que nous retrouverions les a priori de type binaire décrits plus hauts, et qui énoncent, sans aucune nuance possible, les axiomes suivants: ou bien l’on est buveur ou bien l’on se doit de ne plus l’être ; avec tout ce que cela comporte de rigidité et donc d’absence de perspective de détente pour le buveur, comme pour son entourage.
Mais s’il en est ainsi, c’est peut-être, au fond, parce qu’aucun cas de figure intermédiaire n’est répertorié, et que cela nous déboussole !, alors, comme nous ne pouvons pas supporter l’idée du vide, un leitmotiv peut très bien prendre la place d’une solution raisonnée. C’est de cette façon sans doute qu’a dû émerger la sentence mille fois entendue par le sortant de cure :
–” Si vous avez le malheur de boire un seul verre, vous en boirez cinquante !”, qui n’est au fond qu’une variante déclinée de l’adage populaire : ”Qui a bu boira !”.
La question se pose alors de savoir si, en prononçant ces mots sans appel, et que la personne concernée intègre pourtant, bien souvent, à la lettre, on n’amorce pas une véritable bombe à retardement en dramatisant par avance une rechute qui pourrait se limiter, sans l’action de ce message plus que subliminal, à l’ingestion d’un verre ou deux ?
On peut aussi émettre l’hypothèse que même si cette véritable épée de Damoclès, ainsi placée au dessus des têtes sauve incontestablement les uns, qui sait si elle ne contribue pas hélas !, dans le même temps, à faire perdre leur chance à d’autres ?
Il est permis de se poser la question.
Le Praticien : Pour conclure, quelle serait, à votre avis, la meilleure conduite à tenir en cas de rechute ?
– Je pense qu’il est souhaitable pour toutes les parties en présence de toujours prendre le temps d’analyser la situation.
La rechute peut survenir inopinément à l’occasion d’une fête, par exemple, lorsque l’ambiance joyeuse rendra difficile à la personne concernée le refus d’un verre.
Elle peut aussi révéler un excès de confiance en soi.
Mais elle peut aussi signifier, lorsque l’ancien buveur renoue, de plus, avec ses anciennes habitudes d’isolement ou de comportements extravagants, que son malaise a repris le dessus ou bien alors que le milieu dans lequel il évolue ne lui offre pas les conditions nécessaires à sa sobriété,...
et alors il est peut-être des choses à changer.
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