Bonjour Mustang,à propos de ton intervention, je te livre ce texte, rédigé il y a de cela pas mal d'années par moi-même, dans lequel j'ai imaginé une serie d'entretiens (fictifs) avec un thérapeuthe (un peu naïf, il est vrai). Je ne sais plus si j'ai déjà posté cet extrait sur Atoute, je te prie donc de me pardonner si c'est un doublon.
En ce cas, peut-être est-ce le gâtisme qui s'installe?
Ethylisme et Ethique :
Le Praticien : Vous qui avez été concerné de très près par le problème de l’alcool, vous qui l’avez vécu, où pensez-vous que puisse se situer la limite entre boire raisonnablement et être dans la dépendance ?, pour votre part, quand donc avez-vous eu l’impression de rompre avec une consommation acceptable pour entrer de plein pied dans l’éthylisme ?
– Il est difficile de tracer avec précision la frontière séparant le bon vivant, à l’aise en société, et qui lève le coude un peu plus souvent qu’à son tour, comme on dit, en distrayant les participants à une noce, à un banquet ou à une réunion d’anciens quelque chose, de la personne déjà en position de hors-jeu qui, tout en ingurgitant des quantités similaires à celles bues par ce joyeux luron, est bien souvent reléguée en bout de table, semble plongée dans une tristesse insondable, et se trouve de toute façon exclue des conversations des autres convives.
A observer attentivement leurs comportements à tous les deux, l’on remarque pourtant, à la longue, une différence fondamentale dans leur façon de manipuler leur verre : si le premier n’hésite pas à plastronner et à avaler ostensiblement de larges goulées de l’alcool servi au vu et au su de tout le monde, l’autre, plus furtif, semble aspirer le contenu du sien avec un effacement tel que l’on sent bien que son plus grand désir serait, ce faisant, de n’être vu de personne.
L’un est sans doute ce qu’il est convenu d’appeler un buveur excessif et cela ne le trouble pas outre mesure, pas plus que les convives présents, qu’il fait d’ailleurs rire aux larmes, tandis que l’autre est probablement déjà entré dans une phase de prise de conscience de sa dépendance à l’alcool, et souffre. Et pendant que l’un rayonne de gaieté et jouit visiblement du plaisir de faire la fête en compagnie, l’autre s’étiole dans son coin en attendant impatiemment le moment propice pour lever le camp discrètement, et se dérober ainsi aux regards des autres.
C’est ainsi que nous entrons de plein pied dans le paradoxe que nos sociétés modernes imposent aux consommateurs d’un breuvage alcoolisé quelconque pris en commun : trinquer ensemble, oui !, c’est indispensable !, boire un petit coup de trop, oui encore !, c’est permis !, cela fait même rire le public !, mais boire à ne plus pouvoir s’en passer, boire à en devenir accro, boire à sombrer corps et âme dans l’alcoolisme, cela non jamais !, l’éthique l’interdit !
Le Praticien : Ah !, l’éthique !, tout cela serait donc une affaire de morale collective ?, existerait-il, selon vous, un consensus admis par tous et fixant des limites à ne pas dépasser pour se situer dans ce qu’il serait convenu d’appeler : une norme, en matière de consommation d’alcool ?
– Oui !, tout à fait !, c’est exactement cela !, dans nos sociétés européennes, où l’alcool est pourtant le liant social unanimement reconnu et indétronable par excellence, ce produit, on ne peut plus festif, est cependant utilisé selon des principes très rigides : si son absorption en public est pratiquement inévitable à la personne désirant intégrer un simple groupe humain, quel qu’il soit, en aucun cas, cependant, cette même personne, qui se plie ainsi spontanément au rite d’initiation alcoolisé imposé par la pression sociale, ne sera autorisée à dépasser la dose et à sombrer dans une dépendance de mauvais aloi, sous peine d’être rejetée par ceux-là même qui lui faisaient fête, peu de temps auparavant.
Seulement voilà !, cette barrière entre le boire et le trop boire est tellement invisible, tellement élastique et tellement personnelle à chacune et à chacun, que la personne concernée par une consommation anormale l’aura, en général, déjà franchie depuis longtemps quand elle commencera seulement à pressentir le piège dans lequel elle se sera aventurée et, au moment précis où elle réalisera enfin qu’elle est en train de perdre complètement les pédales vis-à-vis de l’alcool, il lui sera alors absolument impossible, en raison de cette règle sociale tacite, justement, mais hélas !, ô combien impitoyable !, de l’avouer publiquement.
De plus, et comble de malheur pour elle !, même si cette personne apparaît très vite aux yeux de tous comme malade de trop d’alcool, personne ne s’aventurera, au nom du même consensus muet, à le lui révéler. C’est ainsi que cette entrée, ce glissement plutôt, dans l’éthylisme, perçu par la personne concernée comme une indignité, deviendra son secret le plus hermétique, pendant que, pour tout le monde, il sera le secret de polichinelle que nul pourtant ne songera à trahir, du moins en sa présence.
La nasse se sera ainsi refermée sur sa victime.
Le Praticien : Mais si ce secret lui pèse tant, pourquoi cette personne désormais malade alcoolique, selon des critères de santé, eux aussi unanimement reconnus par cette même société, ne se confie-t-elle pas alors à un thérapeute, puisqu’elle ne peut se libérer par ailleurs ?, lui, est tenu au secret médical, justement, et puis, l’alcoolisme n’est plus un sujet tabou de nos jours.
– Certes, on peut en parler plus librement, c’est vrai. Seulement, qu’on le veuille ou non, l’abus d’alcool a, et aura toujours, à mon sens, une connotation extrêmement négative pour le commun des mortels y compris, et en tout premier lieu, pour les personnes atteintes elles-mêmes. Au mot drogue, dont les effets sur l’organisme humain ne sont pourtant guère plus glorieux que ceux provoqués par l’alcool, semble associé parfois, on ne sait trop pourquoi, une idée de soulagement légal des douleurs, de dépaysement aussi, d’exotisme, de snobisme même dans certains milieux, ce qui le rend acceptable à l’oreille. À l’abus d’alcool est associé un seul sentiment universel : l’opprobre. C’est pourquoi, révéler sa propre impuissance à contrôler sa consommation - et surtout à un médecin - c’est endosser officiellement l’habit du réprouvé ; c’est au bas mot s’exclure de la société des hommes. Et cela, ce n’est pas une mince affaire !
Le Praticien : Pourquoi dites-vous : surtout à un médecin ?
– Je dis cela parce qu’en général, avec ce type d’interlocuteur, une deuxième raison vient se greffer, comme une surinfection, à cette quasi obligation sociale, imposée au malade alcoolique, d’avoir à se taire sur son état, et c’est tout bonnement, comme dans toute relation patient/thérapeute, la peur de s’entendre dire la vérité dans ce que le malade pressent comme une affection gravissime.
De plus, il ne faut pas perdre de vue que l’intempérance altère passablement la vision des êtres et des choses, et que les modes de pensée de celui qui est soumis quotidiennement à l’ébriété sont en l’occurrence peu fiables : le patient est souvent atteint de phobies sociales, de terreurs irraisonnées ou bien de brusques lubies totalement insensées qui parasitent son jugement sur lui-même et sur ce qu’il vit.
Le médecin a donc face à lui une personne extrêmement difficile à cerner pour trois raisons : d’une part, elle est contrainte au mensonge par nécessité sociale, d’autre part elle est terrorisée par le sentiment d’être gravement atteinte et, pour couronner le tout, son jugement sur elle-même et sur la société est totalement faussé. Voyez donc la complexité de l’entreprise !
Le Praticien : Revenons à l’éthique : quels seraient donc, selon vous, les critères d’une consommation dite normale ?
– Disons que ce pourrait être le fait d’une personne dont l’importance des libations ne choquerait pas la morale du public qui y assisterait, et que cette action ne plongerait pas, elle-même, dans des affres douloureuses pour sa propre conscience en les accomplissant.
Le Praticien : Quel raccourci ! Tout cela ne serait donc pas une affaire de quantité ingurgitée, mais d’acceptation ou non par la société d’attitudes personnelles face à l’alcool ?
– À mon avis : oui !, d’ailleurs, force est de constater qu’en matière d’alcool, rien n’est vraiment écrit nulle part, hormis un vague : à consommer avec modération sans grande signification, en lettres minuscules d’imprimerie, en bas des étiquettes des bouteilles de vins et spiritueux. Alors, certes, on peut estimer, médicalement parlant, une quantité idéale à ne pas dépasser, selon des critères de poids, d’âge et de sexe – ce qui est une très bonne chose – mais, avouons quand même que la société n’a guère de réel contrôle sur le positionnement de qui que ce soit par rapport à l’alcool. Ce qui démontre, à l’évidence, que s’il s’agit bien d’une affaire collective, puisqu’une très forte idée d’éthique semble s’y attacher, c’est aussi, et avant tout, d’une affaire individuelle dont il est question !
Le Praticien : Il y aurait donc, selon vous, des personnes prédisposées à devenir alcooliques et d’autres pas ?, dans ce cas, sauriez-vous en définir un profil type ?
– C’est cela ! beaucoup de personnes – et c’est tant mieux ! - ne peuvent pas devenir alcooliques parce qu’elles sont naturellement en phase avec cette éthique et, si l’on s’amuse à retourner le problème, je dirais même que les doses limites indiquées par le corps médical servent surtout de point de repère aux personnes non concernées par un danger de surconsommation d’alcool, plutôt qu’aux autres.
Mais pour celui, hélas !, qui présente un profil à risque, elles n’ont en fait que très peu de signification et ne l’empêcheront jamais de (trop) boire ! Voilà pourquoi les campagnes de prévention, menées à son intention sont rarement efficaces ! Mais il n’y a pas que cela.
Mon sentiment est que chaque être porte en lui une image de l’humain idéal auquel il tend à vouloir ressembler. Celui dont le profil réel et cette image coïncident, vit en paix avec lui-même et n’a nul besoin d’un quelconque produit de substitution pour se rêver autrement qu’il n’est. Mais il en va tout autrement pour le malchanceux qui, à l’opposé, passe sa vie à courir après une image décalée, qu’il ne peut atteindre ; cette seconde personne est, sans conteste, soumise à un écartèlement douloureux. Est-il si étonnant qu’elle ait recours, en certaines circonstances, aux effets apaisants d’un toxique, par ailleurs placé devant lui, à sa plus totale disposition, pour soulager son malaise ? Comprenons bien que cette personne ne peut faire autrement que de se réfugier dans une sorte de nuage rose totalement artificiel et… alcoolisé, en l’occurrence.
Voyez que dans une telle affaire d’identité, la notion de quantité raisonnable à ne pas dépasser est l’une des dernières choses qui importe.
Le Praticien : On en viendrait donc, selon vous, à évoquer l’idée d’un malaise existentiel commun à tous les buveurs ?
– Je ne peux en aucun cas m’immiscer dans l’esprit de qui que ce soit pour infirmer ou confirmer cette supposition. Chaque être est unique et une généralisation tendra toujours à affaiblir une thèse, mais mes propres réflexions m’incitent à rechercher une explication dans cette voie-ci plutôt que dans une autre.
En fait, je crois sincèrement que le malaise de beaucoup d’éthyliques est simple à identifier, puisqu’il ne s’agit guère, dans la plupart des cas, que d’une banale et constante recherche d’un hypothétique ailleurs, dans lequel ils se sentiraient enfin bien dans leur peau. Je pense également que l’aveu de ce désarroi est rendu artificiellement complexe du fait de la tyrannie de la pression sociale exercée sur le malade, du fait aussi de la propre inertie de celui-ci, ajoutés au poids des autres facteurs parasitaires décrits plus haut ; et que cette pesanteur épouvantable oblige le malade, tout comme ceux qui désirent le soigner, à parcourir un nombre impressionnant de circonlocutions avant d’arriver, tout simplement,.. au cœur du problème.
A vrai dire, c’est la reconnaissance en même temps, et ceci par toutes les parties en présence de la réalité de la maladie qui est la chose la plus difficile à réaliser.
Ce qui n’en diminue pas moins le mérite de réussir, ensuite, à en venir à bout.
Le Praticien : Et lorsque l’on est, comme vous, libéré de la dépendance à l’alcool, avez-vous enfin le sentiment de ressembler à cette image idéalisée de vous-même ?, en un mot, avez-vous le sentiment d’être à présent comme tout le monde et d’avoir rejoint ainsi des normes définies par l’éthique ?
– Je vais faire une réponse de normand, en vous répondant à la fois oui et non :
Oui !, parce que j’ai enfin trouvé, du fait de la connaissance de ce mécanisme particulièrement pervers et dissimulé d’autodestruction, une porte de sortie honorable et que j’évolue à présent avec beaucoup plus d’aisance qu’auparavant dans la société. J’ai donc pris indéniablement ma place dans ce que l’on pourrait appeler : une certaine normalité.
Et non !, parce que cette même société continue à me heurter avec une intensité égale, voire supérieure, à celle que je percevais à l’époque où je buvais, du fait de la lucidité acquise, et que mon malaise existentiel est loin d’être éteint. Et je m’explique : la sortie de l’alcoolisme n’entraîne au fond que très peu de changements sur les structures mentales profondes d’une personne : ses goûts, sa sensibilité, ses espérances restent pratiquement les mêmes. En arrêtant de boire, on ne devient pas une autre personne, on se contente de passer d’un état de dépendance à un état de non dépendance, et c’est tout !
Par contre, si l’on se décide à effectuer activement un travail d’introspection avec un thérapeute ou dans un groupe d’anciens buveurs, selon sa préférence, on peut, en accédant alors à la connaissance de soi-même, délimiter bientôt l’étendue de son propre déséquilibre et effectuer ainsi les ajustements nécessaires.
Cette thérapie, qui tendra ainsi à abolir, tout doucement et sans violence, la distance entre la personne elle-même et l’être rêvé, gommera en même temps, petit à petit, son besoin de recourir à l’éthylisme.
En ce sens, et en ce sens seulement, on pourra donner l’illusion, tout en se confortant dans l’idée de conserver sa propre spécificité, d’être devenu comme tout le monde, en ne sortant plus, par une surconsommation d’alcool malvenue, des critères exigés par l’éthique.
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