Accueil Médicaments L’agence du médicament renonce à se doter d’un corps d’experts professionnels
Publié le
14 février 2013
Publication
antérieure :

1er juillet 2012


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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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L’agence du médicament renonce à se doter d’un corps d’experts professionnels

Je republie cet article de juillet 2012, puisque l’ANSM vient de communiquer la liste des experts de ses groupes de travail. Comme je l’annonçais dans le titre initial que j’ai conservé, l’Agence du médicament a composé ses groupes de travail avec des médecins possédant des liens significatifs avec des industriels. Ces médecins se seraient engagés à rompre ces liens pendant la durée de leur mission. Cette précaution n’est pas suffisante. Le minimum aurait été d’exiger de ces experts un arrêt définitif de leurs relations industrielles. Quel sera l’indépendance d’un expert qui participe à une recommandation en fin de mandat, quelques mois avant de devenir consultant pour une firme dont le produit est cité dans la recommandation ? Nous sommes face à une nouvelle tartuferie. L’économie de la création d’un corps d’experts professionnels va coûter très cher à l’assurance maladie et à la santé publique.

L’ANSM (agence nationale de sécurité du médicament) lance un recrutement pour renouveler les experts de ses groupes de travail. Conformément à la loi Bertrand, elle exige de ces nouveaux experts une totale indépendance vis-à-vis de l’industrie du médicament.

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Recrutement experts ANSM

C’est une très bonne chose. Qu’il soit bien clair que je ne suis pas de ceux qui prétendent que cette indépendance est synonyme d’incompétence.

En revanche, je crois que toute peine mérite salaire, et que ces experts n’ont pas vocation à être bénévoles. Le défraiement proposé aux libéraux couvre à peine la perte de revenu pour la seule présence en réunion, et les salariés sont censés accomplir ces missions en plus de leur travail habituel.

Dans l’ancien système, ce (quasi) bénévolat était la règle, mais cette fonction prestigieuse d’expert sanitaire permettait à une bonne partie d’entre eux de se faire parallèlement rémunérer par l’industrie pharmaceutique, trop heureuse d’avoir un allié dans la place. On sait où ce système nous a mené.

Les experts évincés pour leurs conflits d’intérêts [1] crient haut et fort qu’ils sont seuls à bien connaître leur domaine, que ceux qui ne collaborent pas avec l’industrie ne font pas de recherche et ne connaissent donc pas suffisamment le domaine étudié.

C’est vrai et faux à la fois

Ce qui est vrai, c’est que nous avons, par nos choix politiques, laissé l’industrie pharmaceutique financer l’essentiel de la recherche médicale. Les budgets pour la recherche publique sont misérables en regard de ceux qui émanent de l’industrie. Il est donc quasi inévitable que les chercheurs les plus actifs possèdent de nombreux liens d’intérêts financiers ou même affectifs avec des industriels du médicament.

Ce qui est faux, c’est de croire que cette position de pointe dans la recherche est synonyme de compétence pour prendre des décisions sanitaires ou élaborer des recommandations.

C’est faux car ces liens affectifs ou financiers avec les industriels biaisent l’opinion de ces experts bien plus sûrement que l’inexpérience relative des praticiens occupés à soigner leurs patients plutôt qu’à monter des protocoles de recherche [2].

Les recommandations élaborées par des médecins indépendants sont parfois moins pertinentes sur quelques aspects spécialisés, mais sont plus protectrices pour les patients et pour les comptes de la santé.

Une politique du médicament digne de ce nom aurait voulu que nos institutions sanitaires aillent jusqu’au bout de la réflexion initiée par le scandale du Médiator ou de la vaccination contre la grippe A/H1N1. Dans cette optique, il était nécessaire de valoriser la fonction d’expert indépendant, à la fois par une vraie reconnaissance liée à un statut spécifique, mais aussi par une rémunération à la hauteur de la mission et des enjeux financiers qui l’entourent.

Il est par ailleurs anormal de se priver des connaissances des praticiens chercheurs travaillant avec l’industrie. Ces derniers devraient être auditionnés par les groupes de travail (comme les magistrats auditionnent les experts judiciaires), en se présentant pour ce qu’ils sont : des lobbyistes agissant pour des industries partenaires [3].

Ces mêmes auditions permettraient d’entendre des voix dissidentes émanant des praticiens de terrains ou de la société civile.

En pratique, avec cette cote mal taillée, l’échec est garanti

L’ANSM ne parviendra pas à entretenir un vivier de praticiens indépendants de qualité en se contentant de les défrayer.

L’exclusion brutale des chercheurs lobbyistes, y compris comme sapiteurs [4] extérieurs, aboutira à des décisions contestables et surtout contestées entamant la crédibilité de l’institution.

Mais surtout, l’art de dissimuler ses conflits d’intérêt va se développer à vive allure, permettant à nos lobbyistes de reprendre le contrôle des groupes de travail en quelques années. Je commence à voir des experts notoirement liés à l’industrie qui se déclarent libres de liens d’intérêt. Ils utilisent généralement des montages dignes des "subprimes" ou des sociétés holding luxembourgeoises, en opacifiant le lien pourtant réel entre leurs travaux et leur sponsor industriel.

Comme trop souvent, l’intérêt des firmes proches des politiques a prévalu sur la santé publique. C’est ce qu’a constaté avec dépit le Sénat devant le massacre de la Loi Bertrand en deuxième lecture par La majorité UMP à ’Assemblée.

C’est d’autant plus rageant qu’une politique de santé ambitieuse en terme d’expertise aurait permis des économies considérables en sus de la protection des patients. C’est donc une double menace qui se concrétise par ce bénévolat à courte vue, à la fois sur la santé publique et sur les comptes sociaux.

Je termine ce billet par un exemple concret : Un rapport rémunéré 4 euros de l’heure a permis d’économiser 55 millions d’euros par an

La Commission de Transparence (CT) est un service de la Haute autorité de santé qui réévalue régulièrement l’intérêt des médicaments.

Elle a eu à se prononcer en 2007 sur l’intérêt des médicaments de la maladie d’Alzheimer. La CT a rendu un avis favorable sur ces produits pourtant réputés dangereux et peu efficaces. Cette décision a choqué de nombreux médecins, y compris au sein de la Haute Autorité de Santé. Il n’y avait pas à l’époque d’exigence d’indépendance pour les experts. Le rapport destiné à la commission avait été rédigé par un spécialiste de la maladie d’Alzheimer, qui deviendra l’avocat des firmes en 2011 [3].

Ces médicaments ont été réévalués en 2011. La CT a commandé cette fois un rapport à un expert indépendant : Philippe Nicot. Ce dernier est généraliste et n’a aucun lien avec l’industrie pharmaceutique. Mais à la différence du rapport de 2007 du Pr Dartigues, celui du Dr Nicot concluait sur un intérêt très faible de ces médicaments(cet intérêt avait été jugé "important" en 2007), notamment du fait de la réévaluation à la hausse de leurs effets indésirables, minimisés dans le premier rapport.

La CT s’est félicitée de la qualité de ce rapport et en a adopté les conclusions, concernant ces médicaments (intérêt mineur). En conséquence, leur prix a été significativement abaissé.

Le Dr Nicot a reçu une indemnisation de 376,01 € pour son rapport qui représentait plus de 100 heures de travail. Il n’est pas spécialiste de la maladie d’Alzheimer, mais il sait analyser les données de la littérature scientifique. Une telle analyse détaillée prend beaucoup de temps.

La baisse du prix de ces médicaments faisant suite à son rapport a permis à la Sécurité sociale d’économiser 55 millions d’euros par an. Si ce rapport avait été commandé en 2007 au Dr Nicot et non à des experts liés à l’industrie du médicament, l’Assurance maladie aurait économisé pendant cette période 220 millions d’euros.

Ces 55 millions d’euros qui seront économisés tous les ans grâce à ce rapport rémunéré 376 euros [5] représentent le budget annuel de la Haute Autorité de Santé et la moitié du budget de l’Elysée.

Ce qui s’est passé pour les médicaments de la maladie d’Alzheimer aurait pu arriver pour d’autres médicaments avec des économies similaires.

Notre problème, c’est que nous manquons d’experts comme Philippe Nicot, et plus généralement de médecins assez fous pour passer des journées de travail sur des rapports rémunérés une misère. Le Dr Nicot connaît moins bien la maladie d’Alzheimer que le Pr Dartigues, mais son rapport est pourtant bien plus pertinent et plus utile pour la santé publique.

Les économies sur la rémunération des experts nous coûtent finalement très, très cher.

Notes

[1] J’ai moi-même des liens d’intérêts et il ne me viendrait pas à l’idée de postuler dans un groupe où ces liens entreraient en conflit avec ma mission.

[2] Voir à ce sujet la remarquable thèse de Louis-Adrien Delarue et la comportement des membres de son jury pendant la soutenance.

[3] Comme cela a été le cas pour les médicaments de l’Alzheimer devant la commission de transparence. Nous avons eu la surprise de constater que l’expert venu défendre ces médicaments devant la commission pour le compte des industriels(3’55") était un universitaire très impliqué dans la prise en charge de la maladie d’Alzheimer.

[4] un sapiteur est un expert spécialisé dans un domaine très précis, qui apporte sa connaissance à un expert plus généraliste

[5] Il s’agit d’un salaire net, le coût brut pour la HAS étant de 638,22 €, soyons précis...



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