Nous sommes souvent amenés à refuser ce que l’on nous demande. Ce refus est à l’origine de tensions et peut altérer notre relation avec le demandeur qui peut être un conjoint, un enfant, un collègue, un client, un patron, ou un patient...
Combien de fois par jour sommes-nous contraints de dire "Non" ? Dans mon métier de médecin, c’est quotidien.
Refuser sans se fâcher est un art difficile. On me l’a appris et je vais vous décrire la technique du "Disque Rayé". Elle est applicable dans de très nombreuses situations non médicales.
La démission ou l’hypocrisie des structures administratives transforment le médecin en dernier rempart contre les aberrations du quotidien. La puissance du "Certificat médical" le fait rechercher comme solution de dernier recours. Or le médecin doit faciliter l’accès aux droits de son patient, mais doit refuser de faire des faux. Ce n’est pas aussi simple que cela tant la détresse en face est réelle.
La technique du Disque Rayé Progressif consiste à répondre par deux phrases coordonnées par un "mais" à chaque renouvellement de la demande, en augmentant l’intensité du refus à chaque répétition.
La première phrase est empathique : elle montre que vous avez bien compris le problème de votre interlocuteur. En effet, l’essentiel des efforts du demandeur va consister à vous convaincre de l’importance de sa demande ou de la gravité de sa situation. En montrant à chaque fois que vous l’avez bien compris, vous désamorcez son agressivité.
La deuxième phrase, après le "mais", exprime le refus : vous commencerez par un refus poli, puis ferme, puis catégorique, sans bien sûr jamais vous départir de votre calme, et si possible de votre sourire. Cette progressivité dans l’intensité du refus est importante pour ne pas braquer le demandeur.
Dans l’immense majorité des cas, votre interlocuteur, après trois à quatre essais successifs (rarement plus) va accepter votre refus car il ne saura plus comment formuler sa demande. En effet, comme vous commencez par lui accuser réception de sa problématique, il ne lui reste plus qu’à essayer de vous faire changer d’avis ; et comme votre refus est ferme, il ne le peut pas.
Voici un exemple typique :
Docteur, je devais aller en vacances en Egypte samedi, mais finalement ça tombe mal pour des raisons professionnelles. L’agence m’a dit que l’assurance marcherait si vous me faisiez un certificat médical disant que je suis malade.
C’est embêtant en effet, mais apparemment vous n’êtes pas malade ?
Non bien sûr, mais il y en a pour 2000 euros.
2000 euros, c’est beaucoup d’argent, mais vous me demandez de faire un faux !
Euh... peut-être, mais Docteur, c’est la première fois que je vous demande un truc comme ça.
Je sais et vous êtes une patiente très correcte, mais je ne peux pas faire un faux certificat.
S’il vous plaît docteur, sinon je vais perdre 2000 euros.
Je me mets à votre place et c’est vraiment une mauvaise surprise, mais soyons clairs : je ne fais pas de faux certificats, pour personne y compris mes amis.
Mais enfin docteur, il y a des médecins qui font ce genre de certificats, on entend parler de ça tout le temps.
Je ne peux parler que pour moi. Maintenant si vous pensez que je ne suis pas le médecin qu’il vous faut, je peux comprendre, mais je trouve ça dommage car nous nous entendons bien.
Ce n’est pas ce que je voulais dire docteur ! Ne le prenez pas mal, mais je suis vraiment dans le souci. Bon, je vais essayer de trouver une autre solution, n’en parlons plus.
Autre exemple : une secrétaire refuse de rester après 18 heures pour une réunion.
Estelle, je voudrais que vous restiez avec moi ce soir pour prendre des notes pendant la réunion avec la société Truc.
J’aimerais bien vous aider, mais ce soir ce n’est pas possible, je n’ai personne pour aller chercher ma fille.
C’est une réunion très importante, il me faut un compte-rendu !
J’entends bien monsieur, et je sais que notre contrat avec Truc est important, mais je n’ai pas de solution de rechange pour ce soir et vous ne m’avez pas prévenu à temps pour que je m’arrange. Enfin Estelle, vous n’avez pas un parent ou un ami qui pourrait s’en charger ?
Croyez bien que si je pouvais, je resterais tard sans problème, mais ce soir ça tombe mal car mon mari est en déplacement, et je viens d’arriver dans le quartier où je ne connais personne. Vraiment, je ne peux pas. Je suis désolé, mais il faut que vous trouviez une autre solution.
Bon, tant pis, je comprends. Je vais demander à Jacques de faire le compte-rendu.
Merci de votre compréhension, je pourrai taper les notes de Jacques demain si cela l’arrange.
L’efficacité du disque rayé progressif est extraordinaire. Il est rare qu’elle soit prise en défaut. Si elle ne fonctionne pas, c’est probablement que vous êtes face à un pervers qui cherche avant tout à vous mettre en difficulté. Mais même les pervers se découragent devant l’expression répétée de cette fermeté compatissante.
{Consulter} l'article avec son forum.
Comment être certain du diagnostic d’un cancer ? Existe-t-il des erreurs concluant à tort au diagnostic d’un cancer ? La réponse à ces questions nous est partiellement apportée par l’actualité.
Pour diagnostiquer un cancer, il existe plusieurs procédés. On peut regarder et toucher, on peut faire des radios, des scanners. On peut aussi faire des prises de sang. Mais l’examen le plus fiable,"l’étalon or", est l’examen anatomo-pathologique. Ce nom barbare veut tout simplement dire "examen d’un prélèvement au microscope". Les médecins qui pratiquent cet examen portent le nom d’anatomopathologistes mais on les appelle plus familièrement par leur diminutif : "anapath".
En matière de cancer, on demande à l’anapath une réponse précise à une question précise : oui ou non cette lésion est-elle un cancer ? Malheureusement, la réponse n’est pas aussi univoque : une lésion très inflammatoire ressemble beaucoup au microscope à une lésion cancéreuse. C’est un peu comme la couleur orange et la couleur rouge : où est la frontière entre les deux lorsque l’on ajoute progressivement du rouge à de l’orange ?
Les deux images ci-dessous montrent un lymphome (cancer) et une banale inflammation. Il faut un œil exercé pour faire la différence (ne tenez pas compte de la couleur).


L’anapath ne décide pas pour des couleurs, il décide pour la vie ou peut-être la mort. Tout le monde pense qu’il n’y a pas d’erreur possible et que le diagnostic de l’anapath est formel. Ce n’est pas le cas, et ce diagnostic est parfois faux. Or, l’erreur n’est que très rarement détectée. En effet, il existe deux types d’erreurs possibles :
l’erreur par défaut. L’anapath dit qu’il n’y a pas de cancer là où il y a un cancer. Son erreur va apparaître quelques mois après par la progression de la tumeur. L’anapath est en très mauvaise position.
l’erreur par excès. L’anapath dit qu’il y a un cancer alors qu’il n’y en a pas. Le patient sera traité pour un cancer alors qu’il n’est pas malade. Il va donc guérir... Personne n’aura jamais connaissance de l’erreur de diagnostic initiale.
Pour des raisons faciles à comprendre, l’anapath ne souhaite réaliser que des erreurs par excès. Il déplace donc le "curseur" entre l’orange et le rouge de façon à ne faire que des erreurs par excès. Mieux vaut parler de rouge pour un orange proche du rouge, que de dire orange pour un rouge proche du orange. Mieux vaut traiter inutilement comme un cancer quelques lésions bénignes plutôt que de passer à côté d’un cancer mortel. D’ailleurs, il serait plus honnête de dire "les anapaths" car ces médecins sont consciencieux et prudents. En en cas de doute, ils examinent les prélèvement à plusieurs et prennent une décision collégiale.
Malgré ces précautions, il existe des erreurs, inévitables. A ma connaissance, aucune étude avec un protocole rigoureux n’a jamais été menée pour quantifier ce type d’erreur. Elle serait pourtant facile à réaliser : une boîte d’une vingtaine de prélèvements cancéreux et non cancéreux serait proposée à une cinquantaine d’anapaths, et on leur demanderait de faire un diagnostic "en temps réel", sans se concerter entre-eux. Le résultat serait certainement très surprenant. La difficulté pour ce type d’étude, est justement d’être certain que tel prélèvement est cancéreux et tel autre ne l’est pas, car c’est justement l’anapath qui doit répondre à cette question et le sujet d’étude est donc aussi le juge.
Et c’est là qu’intervient un fait fortuit qui éclaire la question que vous vous posez à propos du titre de cette article : que vient faire le nom d’une enseigne de mobilier dans cette histoire ? Mais vous commencez peut-être à soupçonner l’explication.
Les magasins Conforama ont vendu un fauteuil fabriqué en Chine, qui avait le défaut de contenir un produit toxique. Plusieurs centaines de personnes ont été affectées à des degrés divers. Le temps que les médecins découvrent l’origine ces lésions, et que l’enseigne avertisse ses clients, il s’est écoulé de nombreuses semaines.
Or parmi les personnes souffrant de fortes réactions cutanées, certaines ont reçu un diagnostic de cancer ! En effet, face à des lésions inexplicables, certains dermatologues ont réalisé des biopsies. Il existe au moins un cas certain, chez un homme qui a été traité par chimiothérapie avant de recevoir la lettre l’avertissant du problème lié au fauteuil. Dans d’autres situations, la nouvelle est arrivée juste à temps.
Cette histoire de fauteuil toxique nous a apporté un élément scientifique extraordinaire : la possibilité d’avoir un diagnostic certain, puisque l’on connaît la cause des lésions. Et face à ce diagnostic certain, les erreurs par excès de l’examen anatomo-pathologique apparaissent brutalement au grand jour. S’il n’y avait pas eu des centaines de cas conjoints, mais des lésions isolées, personne n’en aurait rien su. Ces patients auraient été traités et guéris, pour un cancer qu’ils n’avaient en fait jamais eu.
Que penser de tous cela ? Qu’il faut se méfier des anapaths ? Certainement pas. Cette histoire met simplement en valeur une réalité que certains occultent : ni la médecine, ni l’anatomo-pathologie ne sont des sciences exactes. Il existe un taux d’erreur incompressible. C’est nier ce taux d’erreur qui est dangereux.
Savoir que l’erreur est possible doit rendre prudent pour le dépistage des cancers. En effet, si l’anapath se trompe par excès dans 1% des cas, c’est à dire que sur 100 lésions bénignes, une est qualifiée à tort de cancer, cela peut faire beaucoup de pseudocancers si l’analyse porte sur des dizaines de milliers de patients. Quand la conséquence est l’ablation d’un polype intestinal ou d’un fragment du col de l’utérus, ces pseudocancers sont "acceptables" car ils constituent un prix modéré à payer pour sauver ceux qui ont un vrai cancer. Quand la conséquence est l’ablation de la prostate, une radiothérapie sur un sein, ou une chimiothérapie, il vaut mieux se poser les bonnes questions avant de pratiquer le dépistage.
{Consulter} l'article avec son forum.
Cet Américain a subi à 12 ans une opération consistant à détruire une partie de son cerveau. Quarante-sept ans plus tard, il livre son témoignage.
Source : Courrier International numéro 934 du 25 septembre 2008
http://www.courrierinternational.com [1]. Je conseille vivement à mes lecteurs de s’abonner à cet excellent hebdomadaire, qui permet de suivre l’évolution de notre histoire en multipliant les angles de lecture.
Si j’ai reproduit cet article, ce n’est pas pour stigmatiser la lobotomie en tant que pratique barbare, mais pour mettre en valeur deux réalités importantes en médecine :
Ce qui est vrai un jour ne l’a pas toujours été. Face à des drames provoqués par la maladie mentale, des outils qui nous paraissent aujourd’hui monstrueux ont pu constituer par le passé une stratégie courante à défaut d’être toujours utile. La lobotomie a tout simplement disparu car on a trouvé des méthodes plus simples, moins dangereuses et moins agressives pour traiter les maladies mentales. Nos méthodes actuelles paraîtront peut-être elles-aussi monstrueuses à nos petits-enfants dans 50 ans.
Lorsqu’une stratégie médicale ou chirurgicale initialement acceptée montre son inutilité ou sa dangerosité, il reste de nombreux médecins pour la défendre ou la pratiquer après cette démonstration, dans un aveuglement coupable qui est rarement lié à l’appât du gain ou à la bêtise, mais plutôt à l’orgueil et à la recherche de la reconnaissance. |
Howard Dully n’avait que 11 ans la première fois qu’il a rencontré l’homme qui allait changer sa vie. A l’époque, le jeune garçon n’a guère prêté attention à l’étrange monde d’adultes qui l’entourait et aux décisions qui ont été prises à son insu. Il était encore moins conscient des conséquences qu’allait avoir cet entretien avec le Dr Walter Freeman sur sa jeune existence.
Howard était un garçon taciturne qui aimait faire du vélo et jouer aux échecs. Il lui arrivait de se disputer avec son frère, de désobéir à son père et de voler des bonbons dans les placards de la cuisine. Il distribuait le journal une fois par semaine et économisait son argent de poche pour s’acheter un tourne-disque. Selon les archives soigneusement rédigées du Dr Freeman, Howard mesurait 1,57 m et pesait 41 kilos. Un enfant comme les autres.
Howard allait malheureusement devenir exceptionnel. Deux mois à peine après cette première rencontre avec le Dr Freeman, son père et sa belle-mère le font admettre dans un hôpital privé de San Jose, en Californie. Le 16 décembre 1960, à 13 h 30, Howard est emmené en salle d’opération et reçoit une série de chocs électriques en guise d’anesthésie. C’est tout ce dont il se souvient. La suite de l’histoire est comme noyée dans une nappe de brouillard.
Le lendemain, quand il reprend connaissance, ses yeux sont gonflés et lui font mal et il a une forte fièvre. Il se souvient de terribles maux de tête et de l’inconfort de sa blouse d’hôpital, grande ouverte dans son dos. “J’étais complètement dans le brouillard, raconte-t-il. Je ressemblais à un zombie, je ne savais pas ce que Freeman m’avait fait.”
Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il venait de subir l’une des opérations chirurgicales les plus brutales de l’histoire de la médecine. Il venait d’être lobotomisé et personne, ni sa famille, ni le corps médical, ni les autorités locales, n’avait fait quoi que ce soit pour empêcher cela. Pis encore, cette opération n’avait visiblement aucune raison d’être.
Howard avait de bons motifs d’être parfois absent ou quelque peu agressif. Sa mère était morte d’un cancer alors qu’il avait 5 ans et son père, Rodney, s’était remarié avec une femme “froide et intransigeante”, prénommée Lou. Le jeune Howard grandit dans un climat de maltraitance psychologique et de négligence quotidienne. De plus en plus convaincue de l’instabilité émotionnelle de son beau-fils, Lou commença à consulter des psychiatres et des spécialistes de la santé mentale avant d’entendre parler du Dr Freeman, médecin renégat désavoué par l’ensemble de ses confrères et qui tenait un cabinet privé à Los Altos, près de San Francisco. Freeman diagnostiqua Howard comme étant schizophrène.
Huit semaines après sa première visite chez le Dr Freeman, Howard quitta l’hôpital dans un état d’hébétement. Le rapport de l’établissement indique qu’il avait subi une “lobotomie transorbitale”. “Un instrument long et fin a été introduit dans la partie haute de ses orbites oculaires et mû dans un mouvement circulaire afin de détruire les connexions cérébrales des lobes frontaux.” Freeman a facturé cette opération 200 dollars. Howard était le plus jeune patient jamais opéré par Freeman. C’est un miracle qu’il ait survécu. “Les gens sont sidérés quand ils se rendent compte que la personne à qui ils parlent a subi une lobotomie”, explique Howard, quarante-sept ans après son opération, assis sous l’auvent rouillé de sa caravane, dans la banlieue de San Jose. “Ils s’attendent à voir un légume.”
Avec le temps, la lobotomie est devenue une sorte de raccourci culturel évoquant des images de zombies et de malades mentaux aux lèvres écumant de bave. Le terme lui-même a quelque chose d’écrasant et de terrifiant. Pourtant, il fut un temps, dans les années 1930 et 1940, où cette intervention était considérée par tout le corps médical comme un traitement de pointe. Avant l’introduction des médicaments antipsychotiques et la diffusion de la psychothérapie, la lobotomie faisait figure de remède miracle pour tous les troubles mentaux, de la schizophrénie à la dépression postnatale - et pas seulement aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni, les neurologues auraient pratiqué près de 50 000 fois cette opération jusqu’à la fin des années 1970.
Mise au point par le Portugais Antonio Moniz en 1936, la lobotomie consistait à percer deux petits trous de part et d’autre du front pour détruire les tissus cérébraux autour des lobes frontaux. L’objectif était de réduire les symptômes de la maladie mentale en affaiblissant les signaux produits par le cerveau. Lauréat du prix Nobel de médecine en 1949, Moniz avait bien souligné que cette intervention ne devait être pratiquée qu’en dernier ressort, quand toutes les autres formes de traitement avaient échoué.
Walter Freeman, neurologue diplômé de Yale, introduisit la lobotomie aux Etats-Unis dans les années 1930. Après ses études de médecine, son premier emploi le plaça à la tête des laboratoires de l’hôpital Saint Elizabeth, à Washington, un établissement pour malades mentaux hébergeant près de 5 000 patients dans des conditions dignes de l’époque victorienne. Bien déterminé à se faire un nom dans la médecine d’avant-garde, Freeman mit au point une variante de la procédure de Moniz qui permettait d’atteindre les tissus des lobes frontaux par les canaux lacrymaux. Sa lobotomie transorbitale consistait à introduire dans les orbites oculaires un pic à glace ordinaire, plus tard remplacé par un instrument plus élaboré appelé “leucotome”, et à l’enfoncer à travers la paroi cérébrale. Le médecin décrivait ensuite des cercles avec le pic à glace afin de détruire les tissus du lobe frontal. L’opération ne prenait qu’une dizaine de minutes et pouvait être pratiquée n’importe où, sans chirurgien.
Freeman devint un adepte forcené de cette technique et parcourut des milliers de kilomètres à travers le pays pour faire des démonstrations dans les asiles et les hôpitaux. Il procédait même parfois à l’introduction simultanée de deux pics à glace, un dans chaque main. Il n’avait que mépris pour les procédures médicales habituelles : mâchant son chewing-gum pendant toute l’opération, il affichait une certaine désinvolture face à “toutes ces idioties sur les germes” et oubliait régulièrement de se laver les mains ou de stériliser ses gants. Malgré un taux de mortalité de 14 %, Freeman a pratiqué 3 439 lobotomies au cours de sa carrière.
Les survivants présentaient des séquelles diverses : certains se retrouvaient handicapés à vie tandis que d’autres tombaient dans un état végétatif duquel ils ne sortaient plus. La sœur de John Fitzgerald Kennedy, Rose, a été opérée par le Dr Freeman en 1941 à la demande de son père. Souffrant d’un léger retard mental, elle a passé le reste de sa vie en institution spéciale après son opération et elle est morte en 2005 à l’âge de 86 ans.
La guérison presque complète de Howard Dully fait donc figure d’exception. A le voir, on a du mal à imaginer qu’il a subi un tel traumatisme. On ne retrouve chez lui aucune difficulté d’élocution, aucun clignement des yeux révélateur et aucune absence d’inhibition sociale, généralement typiques des patients lobotomisés. Aujourd’hui âgé de 58 ans, il travaille à temps plein comme chauffeur de bus scolaire et il est marié à sa femme Barbara depuis douze ans. Il a un fils de 27 ans, Rodney, et un beau-fils de 30 ans, Justin. “Physiquement, je ne me sens pas différent, explique-t-il. J’ai des infections oculaires parce que je pense qu’ils ont détruit mes canaux lacrymaux. Mais je crois que ce qu’on remarque le plus chez moi, c’est ma taille.” Howard mesure près de 2 mètres. Les photos de son opération troublent par leur aspect froidement documentaire [2]. Freeman était un archiviste sourcilleux et insistait pour que chaque étape de son intervention soit immortalisée par l’objectif. Sur une de ces photos en noir et blanc, on voit Howard étendu et inconscient, la bouche grande ouverte, un leucotome de 12 cm de long planté dans son orbite. “C’est quelque chose dont je n’ai pas parlé pendant des années. J’avais l’impression d’incarner un secret honteux, un mauvais souvenir.” Cela n’a changé qu’en 2003, après qu’une société de production radiophonique eut retrouvé sa trace et lui eut demandé l’autorisation de réaliser un documentaire sur son histoire. Pour la première fois de sa vie, Howard a eu accès à son dossier médical et a trouvé le courage de parler à son père et de faire face à son passé.
“Lou est morte en 2001, et beaucoup de réponses ont disparu avec elle, explique-t-il. J’ai interrogé mon père et je pense qu’il ne me voulait pas de mal. Il m’a dit qu’il avait été manipulé par Lou. Elle l’avait menacé de divorcer s’il n’acceptait pas l’opération.” A 83 ans, son père ne s’est jamais excusé, mais Howard se montre étonnamment philosophe par rapport à son opération et à ses diverses séquelles. Après sa lobotomie, il a vécu pendant des années entre l’hôpital psychiatrique et la prison ou un mélange des deux. Il a été sans-abri, toxicomane, alcoolique, petit voleur ignorant à peu près tout de ce que pouvait être une vie normale. “Je crois que j’en ai longtemps voulu à la société, mais c’est fini, et je pense que ça ne sert à rien de ressasser toujours la même chose. J’ai accusé la terre entière, y compris moi-même, de ce qui m’était arrivé. Je n’étais qu’un petit voyou. Lou voulait me chasser de la maison, elle cherchait une solution et Freeman cherchait un patient. Ils se sont entendus, et hop !”
“Je ne pense pas que Freeman était foncièrement mauvais. Il était juste déboussolé. Il essayait de faire ce qu’il pensait être bien, et ensuite il n’a pas pu s’arrêter.
C’est ça le problème.” A bien des égards, Walter Freeman était aussi perturbé que ses patients. Né à Philadelphie en 1895, on lui inculque dès la plus tendre enfance le besoin d’être exemplaire. Freeman grandit dans l’ombre de son grand-père, William Keen, chirurgien de renom et premier médecin américain à avoir enlevé une tumeur cérébrale avec succès. “Il était aussi motivé par la recherche du bien-être de ses patients que par le besoin absolu d’avoir l’impression d’accomplir de grandes choses”, explique Jack El-Hai, auteur de The Lobotomist, une biographie de Freeman. “Plus il s’est entiché de la lobotomie, plus il est devenu incontrôlable.”
Au milieu des années 1950, le développement de l’analyse freudienne et des médicaments antipsychotiques, comme la thorazine, entraînent le déclin de la lobotomie. Mais plus le corps médical se moque des méthodes de Freeman, plus ce dernier est sur la défensive. A l’époque de l’opération de Howard, dans les années 1960, Freeman ne travaille plus que dans son cabinet privé, aucun établissement public ne veut faire appel à ses services. Après sa mort, en 1972, à la suite d’un cancer, ses quatre enfants - Walter, Frank, Paul et Lorne - deviennent de farouches défenseurs de l’œuvre de leur père. Deux d’entre eux ont d’ailleurs repris le flambeau de la famille : Paul est psychiatre à San Francisco et Walter, l’aîné, est professeur émérite de neurobiologie à l’université de Californie.
Il est impossible de savoir ce qui se serait passé si Howard n’était pas entré dans le bureau du Dr Freeman un certain jour d’automne, il y a bien longtemps. Sa vie aurait pu être la même qu’aujourd’hui ou bien pire, mais elle aurait aussi pu être plus belle. Malheureusement, Howard ne le saura jamais.
Elizabeth Day dans The Observer. Traducteur inconnu.
Attention, contrairement à ce qu’indique le pied de page général, cet article n’est pas libre de copyright.
{Consulter} l'article avec son forum.
Il reste 48 heures pour convaincre nos députés de ne pas supprimer l’amendement Autain. Celui-ci prévoit la publication des liens financiers entre les médecins et les laboratoires pharmaceutiques. Crime de lèse-majesté au pays du secret des alcôves.
Si vous connaissez un député ou un sénateur, indiquez-lui le lien vers le communiqué de presse du Formindep.
{Consulter} la brève avec son forum.
Un groupe de gynécologues médicaux a commandité un sondage BVA pour savoir si leurs patientes les aiment toujours. Ce sondage est repris par de nombreux médias.
Extrait d’un commentaire dans la presse professionnelle [3] :
"La grande majorité des femmes interrogées (85%) déclare bénéficier d’un suivi gynécologique, assuré par un gynécologue médical (47%), un gynécologue obstétricien (23%) ou un généraliste (15%). Les préférences pour un suivi gynécologique sont liées avant tout aux compétences du gynécologue (46%) et à la confiance qu’il inspire (29%). Ceci étant, plus de 70% des femmes considèrent qu’il n’y a pas assez de gynécologues médicaux en France, et qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir un rendez-vous pour une consultation gynécologique."
Je propose une reformulation de ces résultats chiffrés
D’après une étude BVA, seules 29% des femmes font encore confiance à leur gynécologue. De plus 70% trouvent que les délais de rendez-vous sont trop longs.
Plus de 15% des femmes françaises ont déjà décidé de confier leur suivi à leur médecin de famille, comme c’est le cas dans tous les autres pays industrialisés.
Ce mouvement paraît irréversible. Les gynécologues médicaux (qui ne font pas d’accouchements) vieillissent progressivement et ne sont pas remplacés. Leur compétence, reconnue par un peu moins de la moitié de leurs patientes (46%), subirait-elle les outrages du temps ?
Au delà du clin d’oeil, je trouve dommage qu’une spécialité ait encore besoin de se positionner par rapport à une autre, en la dénigrant. Dans tous les pays au monde, sauf la France, la gynécologie courante est pratiquée par les généralistes (hommes et femmes). Que les gynécologues constituent un "corps d’élite" de l’hormonologie ou de la fertilité féminine est indéniable. Mais il est assez logique de ne pas consacrer cette élite (qui se fait rare en effet) à des renouvellements de contraceptifs ou à de la rhumatologie (ostéoporose). Les généralistes ont besoin de spécialistes gynéco/endocrino de deuxième recours pour les situations qui dépassent leurs compétences. Et n’oublions pas un autre problème : il n’y aura bientôt plus de généralistes non plus.
{Consulter} la brève avec son forum.
Google a 10 ans. Cet anniversaire est fêté un peu partout, mais réalise-t-on vraiment ce que représente cette société ?
Dix ans, ce n’est rien. Ces dix ans ont pourtant été suffisants pour permettre à deux gamins de dominer le monde de l’information. Domination par KO. La dictature du moteur se confirme un peu plus tous les ans :
Ce qui n’est pas indexé par Google n’existe plus.
La guerre de la notoriété s’est déplacée de tout autre support vers les premières places dans les résultats du moteur de recherche.
Dictature du talent comme lors du débat sur l’émission Apostrophe qui faisait la pluie et le beau temps sur le marché de l’édition française.
Google a permis à un document de qualité, quel qu’un soit le ou les auteurs, de rivaliser en notoriété et en diffusion avec les écrits des meilleurs experts du sujet.
Google a permis d’arrêter de ranger. A quoi bon classer un "tas" quand il est enfantin et instantané d’en extraire ce que l’on cherche.
Google a révolutionné le classement de l’information. En se fondant sur les liens subjectifs et donc humains qui les relient plus que sur leur contenu et en prouvant la pertinence de ce choix, le moteur a inventé l’âme du mouvement 2.0 : l’intelligence collective.
Ce qu’a permis Google (associé au protocole TCP/IP et au réseau physique) c’est le basculement neuronal de notre société. Le concept de "cerveau global" qui flottait dans la science-fiction devient une réalité. Il manquait à ce cerveau global des connexions instantanées et revalidées en temps réel entre ses "Neurhommes" comme c’est le cas dans notre cerveau. C’est quasiment chose faite.
La révolution introduite par Google et qui se poursuit sous nos yeux est une des choses les plus excitantes qui soit arrivées à l’homme depuis l’invention du langage.
{Consulter} la brève avec son forum.
Web 2.0 et au delà est le titre du nouveau titre de David Fayon, spécialiste en systèmes d’information.
L’auteur y trace un état des lieux documenté du web actuel (le 2.0), de ses outils, succès, échecs et opportunités.
L’aspect santé n’est pas évoqué spécifiquement, mais la notion de réseau qui est développée s’applique parfaitement aux patients.
Là où je parle de "web neuronal" pour le web 3.0, David Fayon préfère associer ce concept bio-inspiré au web 4.0. Ces classifications ne sont pas très importantes. En revanche, il apparaît que tous ceux dont l’expérience du web atteint une dizaine d’années sont d’accord pour constater que nous évoluons vers une intelligence globale esquissée par la science fiction des années 60 à 80. Il s’agit, après les bactéries et les être pluricellulaires, de la dernière étape de la phylogénèse
La fiction est terminée, le web neuronal entre dans la réalité. Pisani parle d’alchimie des multitudes, Bloom de cerveau global, d’autres de cybion ou d’être suprême.
Le livre de David Fayon permet d’avoir les idées claires sur les outils et prémisses de cette révolution.
{Consulter} la brève avec son forum.
J’ai déjà parlé ici du mépris des autorités sanitaires pour la médecine générale.
Un nouveau texte vient le confirmer : la substitution par la méthadone en gélules pour les toxicomanes en sevrage devra passer par la case "spécialiste" initialement puis tous les 6 mois.
Après la prescription de la testostérone aux hommes interdite aux généralistes mais autorisée aux gynécologues, c’est une nouvelle pierre dans ce qui n’est plus un jardin mais déjà une tombe.
Quant aux toxicomanes, il faut que leur motivation soit bien accrochée pour franchir ce parcours du combattant qui leur est imposé, on se demande d’ailleurs par qui et pourquoi ?
Une pétition a été mise en ligne pour lutter contre cette absurdité.
{Consulter} la brève avec son forum.
[1] Je suis désolé pour cette violation de copyright. Je supprimerai cet article si CI m’en fait la demande expresse. Tout ce que je propose en échange de cette publication non autorisée est la promotion sur cette page de CI qui m’a permis de mieux comprendre le monde.
[2] L’édition papier de Courrier International contient des photos de l’intervention et du jeune Howard avant et juste après l’intervention
[3] Le sondage et ses caractéristiques (questions posées, financement) ne sont pas disponibles
Cette page vise à améliorer le confort de lecture des internautes qui ne disposent que d'un terminal en mode texte (VT, tablette braille, synthétiseur vocal...) ou d'une connexion à très bas débit.
Vous trouverez en permanence sur http://www.atoute.org/n/oo/ le texte intégral des trois derniers articles publiés, ainsi que les cinq dernières brèves.
Voir aussi la liste des articles par auteur
Les liens de cette page qui figurent entre {accolades} renvoient vers des pages du site principal, utilisant une maquette graphique et non pas uniquement texte.
Rechercher sur ce site :
| {Site réalisé avec le logiciel SPIP} | {ATOUTE.ORG} | {PLAN DU SITE} |