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Vieux 20/07/2010, 20h59   #46
miette56
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Re : "Mes premiers pas" ou "Journal d'une cure"

Jeudi 11 Février, 11h45.


Putain. Trois jours. Il m'a fallu trois jours pour percer l'abcès. C'est fait.
La souffrance augmentait d'heure en heure, c'était intolérable. Lyselle, la toubib, m'a appelée « le Volcan « . Aurélien, Tristan, Elyse, ils s'y sont tous mis. A me seriner que j'avais le droit d'être en colère, qu'il fallait que je l'exprime ici, au Calme, qu'elle sorte ici pour qu'elle me foute la paix dehors.
Rien ne sortait. Rien. Ca montait. Je serrais les dents. Chauffée à blanc.
Je suis allée parler à Aurélien. Je lui disais que j'étais en colère. Le déclencheur : les courriers reçus de ma mère, de mon père (six mots en tout et pour tout), de mon frère. Je lui disais cela d'une voix blanche, mais calmement.
Colère contre mon père. Surtout lui. De n'avoir rien vu, rien fait, de s'être protégé lui au lieu de me protéger, moi.
Et Aurélien me disait que si j'avais peur de me mettre en colère, c'est parce que j'attendais encore quelque chose de lui : de l'amour. Que tant qu'il y aurait de l'attente la colère ne viendrait pas. Mais qu'à étouffer cette colère, à vouloir sans cesse la contrôler, j'étouffais en même temps tous mes autres sentiments. Et ça ne pouvait pas être tenable.
Hier soir, je ne suis pas allée manger. Trop secouée par la lettre de mon frère, qui me tend la main avec toute la maladresse dont il est capable. Et la colère, la douleur à l'état pur, continuaient à monter.
Réveillée et levée à 6h, ce matin. Toujours ce poids. J'en avais plein le bide, plein l'estomac.
Et puis une lettre pour moi. L'écriture de C., l'adresse de C. Je savais avant de l'ouvrir qu'il n'y aurait pas un mot de mon père.
Je l'ai lu.
Et la grenade s'est dégoupillée.
Putain, comment peut-on être aveugle à ce point ?
Un... Deux... Trois... Quatre...
Et la voilà qui ose s'interroger, m'interroger sur l'authenticité de l'amour que je porte à F. et à mes enfants...
Cinq... Six... Sept...
Qui me culpabilise de m'être éloignée un mois de B. …
Huit... Neuf...
De toutes mes forces, j'essaie d'écouter ma musique, de côtoyer les anges avec James Bowman. De toutes mes forces, j'écoute.
Je ne pleure pas. J'écoute. J'écoute. J'écoute. Mais je ne me dissous pas. Je suis là, assise par terre, prostrée entre les deux lits, je suis en plomb, les anges n'existent pas, ou s'ils existaient je leur volerais bien dans les plumes, moi.
Neuf et demi...
Je redescends dans la salle commune. Un regard de Christian, un mot : « Tu ne vas pas, toi, ma Sophie... »
Neuf trois-quart...
Je pleure, le front appuyé contre la baie vitrée, à regarder ces cons de canards. J'essaie de ne pas écouter ce qu'il me dit parce que ça me fait encore plus mal, et que je ne peux humainement pas supporter plus de souffrance.
Dix.
Explosion.
Je sors. Je claque violemment la porte de la salle commune. Je hurle que j'en ai ras-le-cul, putain ! Ras-le-cul ! Fait chier, putain de merde ! J'en peux plus !
Je veux aller à la buanderie pour gueuler tout mon saoul, mais il y a quelqu'un : « Tu peux rester, si tu v... » Je claque la porte.
Je suis là, au milieu de la cour. Je ne vois plus rien. Je pousse un cri, un hurlement qui me déchire les tripes.
Tristan vient droit sur moi, je n'écoute pas, putain il n'y a pas un putain d'endroit où on peut être seul ? Fous-moi la paix, putain !
Je l'évite, tourne sur moi-même comme une boussole démagnétisée, je hurle une deuxième fois, plus fort, plus longtemps.
Tristan, je ne sais pas. Je ne le vois plus.
Je vois Elyse qui sort en hâte, qui s'approche, qui me parle.
Je hurle une troisième fois. Une bête enragée, aux abois. Puis je cache mon visage dans mes mains et pleure.
Je l'entends enfin. Elle me parle tout doucement, calmement. Je suis sa voix, sa voix m'apaise, me conduit à son bureau. « Viens Sophie, viens en parler. Tu en as besoin, ça va te faire du bien. Viens, Sophie... Tu veux parler ? »
Oui Elyse, oui je veux TE parler parce que tu entends, tu écoutes, tu comprends, tu sais.
Et je parle. Et elle me répond.
Elle parle longtemps, doucement, calmement, comme on apaise un enfant. Je m'accroche à cette musicalité, à cette douceur. Je ne comprends toujours pas ce qu'elle dit mais la tension diminue un peu en moi.
Puis je parviens à ma concentrer sur ses paroles, sur le sens de ce qu'elle me dit. L'attente que j'avais. La déception. Ma colère. Ma tristesse.
Légitimes. Mais c'est celle de la petite fille. Est-ce si important qu'ils comprennent ? Le peuvent-ils seulement ? Chacun ne s'est-il pas arrangé avec ses propres souvenirs pour se protéger ?
Ce qui compte, c'est que moi je sache que je ne suis pas celle qu'ils croient que je suis. Est-il possible que tous les trois se trompent ? Oui, bien sûr, c'est possible. Ils se trompent tous les trois et moi, je dois arrêter de leur donner raison. J'ai le droit de vivre ma vie, j'ai le droit de réussir, j'ai le droit de jouir de ce que j'ai construit, j'ai droit au bonheur.
Merci Elyse.
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Le 8 Août 2009, j'ai décidé de ... naître. Le 19 Janvier 2010, j'y suis arrivée.

"Souffrir du matin au soir, c'est beaucoup trop de travail !"
- BENABAR -
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