Discussion: Le fil de ma vie
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Vieux 13/11/2011, 14h14   #1
Arthur
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Le fil de ma vie

J'ai écrit ce texte hier soir. Je pense pouvoir le livrer ici. Ca fait un assez long moment que je tourne tout ça dans tous les sens pour pouvoir le partager, même si c'est une démarche nouvelle pour moi (seules 2 personnes sont au courant de certaines choses), mais vos réactions m'intéressent. Je ne sais pas encore ce que je pourrais en tirer, au pire rien, mais ça vaut le coup d'essayer. Vous pouvez quoter. En principe, je me connais un peu, d'avoir pêté les plombs récemment, ça devrait m'éviter de le refaire avant un moment et j'ai préféré taire certains points pour préserver un certain anonymat (mais, en principe, les points tus n'ont pas de rapport direct avec la choucroute).

J’ai 49 ans. Ceci est le fil de ma vie, tel que je peux le reconstituer aujourd’hui, et au milieu duquel j’espère réussir à trouver et assembler les pièces du puzzle de qui je suis vraiment, de ce qui a pu m’entraîner sur le chemin des addictions, de ce que j’ai pu chercher à fuir ou à dissimuler au travers de différents produits et comportements, et donc, de ce qui me permettrait d’en sortir réellement, profondément, définitivement.

J’ai assez peu de souvenirs très précis de mon enfance, plutôt des images, des flashs, des instantanés de différents moments. Globalement, je crois avoir eu une enfance plutôt heureuse. Des parents restés ensemble jusqu’au bout, un milieu plutôt petit bourgeois, pas de difficultés financières, bref pas vraiment ce qu’on pourrait considérer comme un milieu social « à risques ». Tout au plus, je me souviens d’engueulades entre mes parents certains soirs, où je pleurais seul dans ma chambre en priant que ça s’arrête. Un père ingénieur, plutôt strict et sévère, cartésien et « matérialiste scientifique » comme il se définissait lui-même, exigeant aussi, surtout sur le travail. Mais sachant à d’autres moments être câlin et raconter le soir des histoires de son invention pour m’endormir. Une mère plutôt soixante-huitarde avant l’heure, passionnée de yoga, taï chi et autres chinoiseries. Quelques fessées de temps en temps (méritées sans doute), et un martinet qui était plus là pour impressionner que pour servir réellement (surtout quand je m’étais amusé à en couper les lanières à titre préventif…). Mais non, globalement pas de quoi être traumatisé. D’ailleurs, j’étais plutôt un enfant gai et souriant, au point qu’un instit était persuadé que je me moquais de lui, alors que j’étais juste naturellement souriant et rigolard.

Et puis, ce qui, peut-être, constitue un basculement. A une époque que je ne sais plus situer exactement dans le temps ni dans sa durée, mon frère aîné qui m’entraîne contre mon gré dans des jeux sexuels. Attouchements, abus, viol, je ne sais quel terme utiliser. Lui est ado, moi enfant (une dizaine d’années vraisemblablement, disons entre 10 et 13 ans sans doute). Bien sur, cela me dégoûte. Je ne sais plus combien de temps ça a pu durer, des mois sûrement, quelques années peut-être.

Je dis basculement, parce que, bien que je n’ai réalisé l’enchaînement chronologique que récemment (jusque là, j’avais mis ce changement sur un besoin d’opposition face à la forte personnalité de mon père), c’est vraisemblablement à partir de là que je change du tout au tout. D’un enfant sage et heureux de vivre, je deviens un adolescent violent et autodestructeur. Mes 1ères cuites, sans doute entre 13 et 15 ans. Mes 1ères cigarettes. Mais aussi la recherche de la violence, des bagarres, l’entrée dans des groupuscules et bandes divers. Vers 15 ans, les choses s’accélèrent. Je fume mes 1ers joints, qui me tiendront compagnie pendant 3 ans. Je ne veux que de l’absolu, des sensations fortes, je refuse tout compromis. Je me promets qu’à 18 ans je me tirerai une balle dans la tête. Et je continue la violence, enchaînant les visites de commissariats, jusqu’à écoper de 3 jours de garde à vue et une inculpation pour un motif long comme un jour sans pain, heureusement j’échappe à la prison grâce à l’amnistie présidentielle. Nous sommes en 1981, j’ai 18 ans, je ne me tire pas de balle dans la tête mais je passe alors à l’héroïne, qui constituera l’essentiel de ma vie pendant 7 ans, tout en testant aussi tout ce qui peut exister comme drogues (opium, LSD, coke, etc.). Je vis principalement la nuit, découche pendant des jours sans donner de nouvelles, arrête mes études, bref le grand classique. Des copains partent en prison, d’autres y laissent leur peau.

A l’automne 1987, j’en ai marre. Je sais que je suis accro, et je ne veux plus vivre comme ça. Je décide de décrocher à l’arrache. Je m’enferme dans ma chambre et laisse passer le manque physique, passant des jours et des nuits sans dormir, à pleurer, grelotter, transpirer, avoir des crampes. Au bout d’une semaine, l’essentiel du manque physique étant passé, je vais voir mon médecin de famille et lui balance tout. Il me donne un traitement de cheval pour m’aider à tenir le coup. Le 1er soir, j’avale 3 somnifères, et ne dors pourtant que 3 ou 4 heures. Et j’avale de l’alcool, beaucoup d’alcool (une bouteille de whisky par jour environ) pour m’anesthésier. Conscient que je risque de basculer de la drogue à l’alcool, j’appelle mon oncle à l’aide, ancien alcoolique devenu abstinent et militant aux AA. Il me reçoit chez lui, on discute beaucoup. Le temps passe, je me calme, l’envie de drogue et d’alcool s’éloigne.

Entre temps, j’ai repris des études, décroche mon diplôme, trouve un boulot, puis tombe amoureux. On s’installe ensemble, on se marrie, on aura 3 enfants. S’en suit toute une période assez calme, sans excès. On prend l’apéro parfois, mais je ne suis plus dans des comportements addictifs. Et puis les années passent, le couple se fatigue, l’amour s’émousse, on passe du statut d’amants à celui de parents. Le train train quotidien, la fatigue, l’ennui, finiront par avoir raison de notre couple. On fait chambre à part. On ne communique plus. Je commence à boire plus souvent, et à plus fortes doses. Je me laisse aller, mange n’importe quoi, grossit plus que de raison. Plusieurs passages dépressifs aussi. Et au printemps 2010, après 18 ans de mariage, ma femme me fait part de sa décision de divorcer. Ne pouvant que reconnaître que nous ne nous aimons plus, j’accepte. Mais je me sens mal et j’ai peur de l’avenir, les quantités d’alcool augmentent rapidement, je bois tous les soirs, dans des quantités importantes. C’est là que je vais voir mon généraliste, lui parle du divorce mais aussi de mon problème d’alcool, et il me donne donc un traitement. Mais, persuadé de pouvoir contrôler ma consommation, je continue à boire.

Le divorce se met en place (et heureusement, dans de bonnes conditions, et je conserve de très bonnes relations de respect et de dialogue avec mon ex). J’ai mes enfants une semaine sur deux. Je commence à réfléchir sur le fait de reconstruire ma vie de manière positive. Je fais la connaissance d’une femme et nous tombons mutuellement amoureux. Son attention, sa compréhension, sa profonde humanité me touchent. Elle a sa part de vécus lourds et quelques casseroles qu’elle traîne. Nous nous comprenons entre les lignes. Elle a aussi côtoyé l’alcoolisme de près, par son père et son premier mari. Je ne lui cache rien, mais je sais que rien ne sera vraiment possible entre nous si je reste dans l’alcoolisme, pas question de lui faire revivre ça. Nous échangeons beaucoup, je continue à me remettre en question, à travailler aussi certaines notions, à identifier mes problèmes, comme ma difficulté à me laisser aller, à faire confiance (aux autres et à moi-même), à m’autoriser (à prendre soin de moi, à être indulgent avec moi-même, à accepter mon plaisir et mes émotions), je perçois aussi les difficultés que j’ai autour des notions de maîtrise/contrôle vs laisser aller/lâcher prise. Je finis péniblement par lui raconter les attouchements sexuels subis dans mon enfance, et sa réponse me scotche, elle n’est pas étonnée et s’en doutait, ayant côtoyé de nombreux cas dans ses activités d’aide aux jeunes en difficulté. Et un soir, mon frère m’appelle, ça se passe mal et je lui raccroche au nez. Le lendemain matin, je lui envoie un long mail où je déballe tout ce qui n’a jamais été dit depuis plus de 35 ans. Et lui aussi, sa réponse me scotche : depuis toutes ces années il attendait et espérait le jour où je ressortirai tout ça, et il s’est toujours demandé s’il était responsable de toutes mes errances de violence et de toxicomanie. Je ne peux à mon tour que faire des liens, et la chronologie des évènements m’apparaît dans toute son évidence. Est-ce là le cœur de la pelote ? Tout découle-t-il de là ? Ou est-ce l’arbre qui cache la forêt ?

Quoi qu’il en soit, je veux croire que tout ce travail entamé depuis des mois commence à porter ses fruits. Je constate aussi qu’avoir ouvert la boite de Pandore, avoir lâché la bonde sur ce secret qui me pesait depuis si longtemps, m’a soulagé et a fait quasiment disparaître la haine et la rancœur que je pouvais avoir pour mon frère. Et même s’il n’est pas possible d’effacer ce qui s’est passé, je peux aujourd’hui essayer de passer à autre chose et d’avancer. C’est dans ce contexte que je me suis lancé récemment dans l’arrêt de l’alcool, après que les quantités étaient redevenues très problématiques et après les dernières prises de conscience nécessaires, et avec la volonté de vivre désormais sans avoir besoin de tous ces substituts de bonheur, qui ne sont que des fuites en avant. Je sais que le travail sera long, sur tous les plans, qui se recoupent largement les uns les autres. Je sais que tout ça est fragile, casse gueule, que je peux rechuter demain comme dans 10 ans. Je n’ai pas encore tout compris du pourquoi ni du comment. Mais le puzzle commence à prendre forme, même si je ne vois pas encore ce qu’il représente exactement.

Je sais une chose : j’ai envie de vivre.
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