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Publié le
8 juillet 2010

Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Education thérapeutique du patient : le député Jacquat invite le renard dans le poulailler
L’industrie est encouragée à financer les programmes permettant aux patients de mieux connaître leur maladie

Avec la complicité du député Jacquat, Roselyne Bachelot s’apprête à inviter l’industrie à la table des patients. Autant demander à Mac Do ou à Haribo de gérer les programmes d’éducation diététique des enfants.

Le député Denis Jacquat a remis hier à Roselyne Bachelot son rapport sur l’éducation thérapeutique du patient (ETP).

L’éducation thérapeutique vise théoriquement à familiariser le malade chronique avec sa maladie. Vous me direz que c’est le travail de son médecin et j’y reviendrai, mais il se trouve que les autorités sanitaires pensent que le médecin n’est pas la bonne personne pour expliquer sa maladie à son patient. Il faut donc "organiser" cette éducation.

Le mot éducation est flatteur, mais en pratique, c’est de tout autre chose dont il est question : du marketing pharmaceutique déguisé.

Comme vous le verrez plus bas, je n’invente rien. Sous le fallacieux prétexte de ne pas charger les comptes publics, on laisse l’industrie gérer l’information du patient sur sa maladie, maladie qui est traitée par les médicaments de ce même industriel.

Extraits du rapport :

Alors que le déficit public et la dette de l’Etat atteignent des records historiques et que les comptes de l’assurance maladie sont très dégradés, il convient de ne pas chercher à restreindre la participation financière de l’industrie pharmaceutique et biomédicale lors de la montée en charge de l’ETP, tout en respectant les termes de la loi. L’industrie pourrait donc continuer à financer des structures réalisant des programmes d’ETP, aider au financement de la formation des professionnels à l’ETP et apporter une aide logistique, en respectant les interdictions prévues par la loi.

La loi est un superbe faux-nez : l’industrie n’a pas le droit de financer directement les formations des patients, mais peut financer les associations qui fournissent les formations. Inutile de dire qu’il se passera ce qu’il s’est passé pour beaucoup d’associations ayant trait à la santé : le financeur tire les ficelles. C’est d’ailleurs un loi immuable qui n’est pas spécifique à la santé c’est celui qui paye qui commande. Cette loi rappelle d’ailleurs furieusement celle qui était destinée à interdire les cadeaux aux médecins.

Si vous avez un doute, un nouvel extrait est très parlant

La création d’un fonds de concours réservé au développement de l’ETP et recevant les financements quelle que soit leur origine (Etat, assurance maladie, assureurs complémentaires, fondations, fonds privés...) nécessite une gestion administrative lourde et n’est pas attractive pour l’industrie pharmaceutique et biomédicale qui ne souhaite pas financer « en aveugle ».

On ne peut être plus clair : l’industrie souhaite garder le contrôle de "ses" formations, des messages délivrés et souhaite manifestement un retour sur investissement. D’ailleurs, ce type de financement dépend généralement du pôle marketing/ventes et non du pôle scientifique. C’est du business, pas de l’altruisme.

L ’ industrie pharmaceutique et biomédicale a apporté une aide aux structures pour concevoir les programmes, financer les formations, aider à la conception et imprimer les documents pédagogiques ou encore financer des associations de patients ou des prestataires de service, sans toutefois que cette activité soit juridiquement encadrée. Depuis, la loi HPST a clairement défini les limites de son action en précisant que tout contact direct entre l’industrie et un malade et son entourage est interdit et que les programmes ne peuvent être ni élaborés ni mis en œuvre par ces mêmes industriels. Toutefois, ils peuvent prendre part aux actions ou programmes d’ETP, notamment pour leur financement, dès lors que des professionnels de santé et des associations élaborent et mettent en œuvre ces programmes ou actions.

Au cas où vous n’auriez pas bien compris. Dans d’autres domaines, on appelle cela des "sociétés écran". Cela ne vous rappelle pas la vaccination contre la grippe A ? Les industriels du vaccin ne communiquaient pas directement auprès du public, mais pouvaient compter sur des porte-parole zélés...

L’ETP s’est développée en France car l’industrie, notamment pharmaceutique, a participé à la conception et soutenu financièrement les structures réalisant de l’ETP qu’elles soient du secteur associatif, privé ou public. De l’avis de la très grande majorité des personnes auditionnées et de la quasi totalité des porteurs de programmes d’ETP, cette participation a été jugée particulièrement importante.

C’est sûr, l’argent coule à flot quand il s’agit de mettre un pied chez les patients.

Et pour finir, la proposition 17 du rapport Jacquat

Proposition n°17 : conserver un partenariat actif avec l’industrie pharmaceutique et biomédicale, dans le strict respect des obligations prévues par la législation.

Décodage

L’industrie pharmaceutique est aux abois, éreintée financièrement par les médicaments génériques. Dominée par les financiers aux dépens des chercheurs, elle est incapable de découvrir de nouvelles molécules. Il lui faut accentuer sa pression commerciale pour maintenir sa croissance et ses marges.

La visite médicale (démarchage chez les médecins) coûte cher et le retour sur investissement est modeste. Les cadeaux sont légalement interdits, et de plus en plus de médecins ont compris que l’éthique médicale était peu compatible avec l’accueil de ces commerciaux.

Les congrès "touristiques" ont de moins en moins d’impact. A force de transformer les manifestations scientifiques en kermesses commerciales, la crédibilité des messages délivrés devient proche de zéro.

Les formations professionnelles financées par l’industrie accueillent de moins en moins de médecins, car Google permet de trouver l’information nécessaire au moment où elle est utile.

Puisque les médecins (les prescripteurs), échappent aux industriels, ceux-ci ont décidé d’attaquer la "cible" finale : le consommateur. En manipulant ce dernier à l’aide de formateurs formatés par son marketing, l’industrie espère le fidéliser à son médicament plutôt qu’à la concurrence, et surtout l’inciter à réclamer à son médecin les dernières nouveautés sorties.

C’est logique, et après tout peu blâmable pour des industriels qui doivent trouver la meilleure stratégie pour prospérer et rémunérer leurs actionnaires. Arrêtons de croire que ce sont des philanthropes.

Les industriels ne sont pas fautifs, contrairement aux autorités sanitaires

En revanche, la responsabilité des autorités de santé qui encouragent cette forfaiture est totale. Ce serait faire insulte à l’intelligence de Denis Jacquat que de croire qu’il pense ce qu’il écrit :
- En fait d’économies pour l’assurance maladie, c’est un surcoût important qui va résulter de cette manipulation des patients.
- En fait d’amélioration de la santé publique, nous allons constater une augmentation des troubles dus à des médicaments inutiles ou inadaptés.

L’éducation thérapeutique financée par des fonds publics sera rapidement réduite à peu de choses, faute de budgets. Comme c’est déjà le cas pour la recherche pharmacologique. Une fois l’alibi du financement public oublié, il ne restera que les industriels, trop heureux de pouvoir conditionner les patients avec la bénédiction des autorités de tutelle.

Ce rapport est un tour de passe-passe destiné à autoriser ce qui avait toujours été refusé : laisser entrer le renard dans le poulailler. Jusqu’ici, le renard volait quelques poules avec la complicité du garçon de ferme. Il aura désormais les clés, au prétexte qu’il finance la rénovation de son garde-manger. Notez que le CISS censé défendre les patients, mais qui est financé à 70% par les pouvoirs publics, s’aligne sur les principe de la "société écran" après s’être initialement opposé à ce projet.

Puisque ni la santé publique, ni une bonne gestion de la santé ne peuvent expliquer cette volonté de livrer les patients aux firmes pharmaceutiques, il faut chercher ailleurs la motivation cette mascarade. La seule explication plausible est l’extension d’un partenariat politico-industriel, ancien, quasi public, ayant atteint son apogée avec les commandes de vaccins antigrippaux. Un retour d’affection classique vers les financeurs des partis.

Pauvre sécurité sociale, pauvres patients.

Quant aux médecins, on a veillé à les priver de la possibilité de réaliser leur métier qui consiste aussi à passer du temps à expliquer la maladie au patient, à leur patient. Avec une consultation parmi les moins bien rémunérées d’Europe, le médecin généraliste français accélère la cadence et n’a plus de temps disponible. Notez que les 250 euros par an et par patient prévus dans le rapport Jacquat correspondent à plus de 10 consultations annuelles. On en fait des choses en 10 consultations. Mais bon, c’est trop tard, les vieux généralistes s’enfuient ou prennent leur retraite, les jeunes refusent de faire ce métier et le mouvement est irréversible.

J’espère seulement qu’un jour on se souviendra du nom de ceux qui ont permis ce désastre.

Et pour finir sur une note plus gaie, vous pouvez lire mon poisson d’avril de 2009 : "Le médecin, le patient et l’éducation thérapeutique"



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