Accueil Déontologie médicale et indépendance professionnelle Tes patientes, tu ne séduiras point !
Publié le
26 mars 2018
Publication
antérieure :

24 octobre 2017


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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Tes patientes, tu ne séduiras point !
L’interdit sexuel accompagnant la relation thérapeutique devrait être gravé dans le Code de Déontologie des médecins

Les relations sexuelles entre les professionnels de santé et leur patient.e.s sont encore trop fréquentes. Elles sont proscrites dans la version originale du Serment d’Hippocrate et par le Code d’Éthique des psychanalystes. Pourtant, le Code de Déontologie des médecins français reste muet à leur sujet, malgré la persistance de pratiques inacceptables.

J’ai reçu une lettre en octobre 2017 (date de la première publication de cet article). Une femme, appelons-la Marie, m’y raconte sa plainte devant l’Ordre des Médecins contre un psychiatre qui a profité d’une période de grande vulnérabilité pour la séduire.

Pourquoi m’a-t-elle adressé cette lettre ? Parce que je gère depuis quinze ans un forum dédié aux relations entre soignants et soignés, et que les témoignages de femmes ayant subi une emprise sexuelle de la part d’un soignant y sont nombreux. Un des plus poignants est lisible ici.

Nous sommes en mars 2018. Elle a finalement eu gain de cause en appel devant le Conseil National de l’Ordre de Médecins (CNOM) qui a condamné le médecin à 6 mois d’interdiction d’exercice (il avait reçu un simple avertissement en première instance). Cette femme [1] se lance dans un combat courageux et pertinent, qu’elle a décidé de poser sur la place publique : elle déplore que le Code de Déontologie Médicale ne comporte aucun article interdisant les rapports sexuels entre les médecins et leurs patient.e.s. Elle a été rejointe par deux autres victimes : Cassandre et Ariane. J’ai décidé de la soutenir.

L’acte sexuel pratiqué par un médecin qui sort de sa réserve et de sa neutralité affective est souvent assimilé à un inceste (situation bien expliquée dans cet article de Psychologies).

J’ai dans ma clientèle plusieurs femmes qui ont eu des rapports sexuels avec des médecins qui les suivaient, essentiellement des psychiatres. Outre des femmes séduites par des prédateurs sexuels dans une période de vulnérabilité, j’ai aussi croisé des femmes que l’on qualifiait par le passé (avant le DSM) d’hystériques, et dont j’ai pu constater le comportement séducteur, souvent non verbal. Tout médecin devrait savoir qu’il lui faut absolument résister à cette séduction, avec fermeté et bienveillance. Ces femmes nous testent pour vérifier notre solidité, qui leur est vitale. Leur succomber est dévastateur pour leur équilibre psychique.

Ce qui se conçoit bien devrait pouvoir s’écrire...

L’Ordre des médecins français a tout de même publié un rapport en 2000 intitulé Pratique médicale et sexualité, qui débute par ces deux phrases : "La pratique médicale expose à des contacts intimes susceptibles de dégénérer en relation sexuelle. Or, celle-ci correspond à un interdit absolu, si évident sans doute qu’il n’est pas précisément identifié dans le Code de déontologie médicale."

Cet interdit ne doit pas être si évident que cela, à en croire un sondage récent [2] :

Pour 4% des médecins français ayant répondu au sondage, il est acceptable d’avoir des relations sexuelles avec un patient en cours de suivi !

Le rapport du Pr Hoerni pour le Conseil de Ordre des médecins parle exclusivement de la nudité et du comportement du médecin pendant l’examen clinique ou l’interrogatoire. Il n’évoque à aucun moment l’emprise psychologique du médecin sur une patiente vulnérable et les dérives sexuelles qui peuvent en découler dans son cabinet ou en dehors de celui-ci.

Il en est de la sexualité des médecins avec leurs patientes comme de la corruption des hommes politiques : croire que l’évidence de l’interdit dispense de l’écrire est une erreur. Il semble indispensable d’introduire dans le Code de Déontologie Médicale un article spécifique relatif à la sexualité soignant/soigné. Cet article pourrait s’inspirer du Code d’Éthique des psychanalystes, déjà cité.

Si vous avez un doute, lisez le chapitre magistral écrit par Sigmund Freud lui-même en 1915 aussi facile à lire que convaincant.

La célèbre série Les Sopranos illustre le comportement que doit adopter un médecin lorsque son ou sa patiente vit un transfert amoureux :

On objectera qu’il existe d’authentiques histoires d’amour nées dans un cabinet médical et qu’elles ont parfois connu une issue heureuse et durable. L’Ordre et le législateur pourraient préciser un cadre strict pour cette situation exceptionnelle qui ne devrait concerner que des patientes libres de tout lien conjugal. Ce cadre pourrait par exemple imposer un arrêt préalable de la relation thérapeutique à l’initiative du médecin, ce dernier évoquant par écrit ses sentiments pour justifier son retrait du soin (voir ce commentaire). Il s’assurerait au préalable de la possibilité d’une poursuite du suivi par un confrère. Il s’interdirait tout contact privé avec sa patiente pendant un délai suffisant pour que celle-ci retrouve une part d’objectivité vis-à-vis de son ancien médecin et qu’elle puisse prendre sa décision hors de son emprise psychologique [1].

Une profession s’honore par sa détermination et sa fermeté face aux obligations déontologiques de ses membres. Les interdits sexuels concernant l’exercice de la médecine doivent être inscrits dans la loi, comme le sont les autres articles du Code de Déontologie Médicale ; ils devraient également être enseignés à la Faculté ! Un sondage réalisé sur Twitter montre que moins de 5% des médecins ont reçu une formation spécifique à ce sujet.)

Une pétition est mise en ligne pour soutenir cette demande, n’hésitez pas à la signer : http://www.atoute.org/n/article366.html

Pour en savoir plus

Outre les documents déjà cités dans le texte :

Bensussan, P. (2002). Pratique médicale et sexualité : éthique et déontologie. Sexologies, 12(43). http://www.aihus.fr/prod/data/publi...

Pope, K. (2001). Sex between therapists and clients. Encyclopedia of women and gender : Sex similarities and differences and the impact of society on gender, 2, 955-962. https://www.kspope.com/sexiss/sexen...

Pope, K. S., & Vetter, V. A. (1991). Prior therapist-patient sexual involvement among patients seen by psychologists. Psychotherapy : Theory, Research, Practice, Training, 28(3), 429. https://kspope.com/sexiss/sex2.php

Deux affaires tristement exemplaires :
- Affaire Tordjman en 2001 http://www.lepoint.fr/actualites-so...
- Affaire Hazout en 2014 http://tempsreel.nouvelobs.com/just...

Dans ces affaires, comme dans celle d’Harvey Weinstein, on découvre le nombre ahurissant de victimes qui n’ont pas pu ou voulu porter plainte. La partie visible du problème, c’est à dire celle qui conduit à une plainte, est la partie émergée de l’iceberg.

Pour ce qui est de l’emploi du féminin pour la victime, voir la note 1 ci-dessous.

Notes

[1] Je décris dans cet article la situation dans le sens homme médecin / femme patiente, d’abord parce qu’il est très majoritaire, et pour simplifier la lecture. Il existe bien sûr des situations identiques dans le sens femme médecin / homme patient, pour les relations hétéro ou homosexuelles, cisgenres ou transgenres

[2] Sondage du site Medscape auprès de ses adhérents, 2015



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