Accueil Déontologie médicale et indépendance professionnelle Tes patientes, tu ne séduiras point !
Publié le
24 octobre 2017

Imprimer ou lire sur mobile

Auteur :
Dr Dominique Dupagne

Voir sur Google


Entrez votre email pour être averti des nouveaux articles
sur Atoute



Dans la même rubrique :

Comprendre les conflits d’intérêts en 5 minutes
Soutenez la transparence, n’ayez pas honte, choisissez la lumière !
l’Ordre des Médecins et le "Sunshine Act" à la française
10 choses à savoir pour lutter efficacement contre les conflits d’intérêts
Petite crapulerie de fin de règne
Ces médecins qui refusent la prime à la performance
Le plus mauvais CV du monde
Conflit d’amour
Médecins sous influence
Jean-Luc Hees, la purge de trop
Un désastre moral
Refus de CMU
Trou de la sécu, franchises, où va-t-on ?
L’indépendance des médecins, mythes et réalités.
Le conseil de l’Ordre confirme l’importance de l’indépendance professionnelle des médecins
Les médecins ne doivent pas être les caniches de l’industrie pharmaceutique
Est-il judicieux, voire possible, de dénoncer les déviations éthiques des médecins ?




Tes patientes, tu ne séduiras point !
L’interdit sexuel accompagnant la relation thérapeutique devrait être gravé dans le Code de Déontologie des médecins

Les relations sexuelles entre les professionnels de santé et leur patient.e.s sont encore trop fréquentes. Elles sont proscrites dans la version originale du Serment d’Hippocrate et par le Code d’Éthique des psychanalystes. Pourtant, le Code de Déontologie des médecins français reste muet à leur sujet, malgré la persistance de pratiques inacceptables.

J’ai reçu une lettre la semaine dernière. Une femme m’y raconte sa plainte devant l’Ordre des Médecins contre un psychiatre qui a profité d’une période de grande vulnérabilité pour la séduire.

Pourquoi moi ? Parce que je gère depuis quinze ans un forum dédié aux relations entre soignants et soignés, et que les témoignages de femmes ayant subi une emprise sexuelle de la part d’un soignant y sont nombreux. Un des plus poignants est lisible ici.

Je ne vous raconterai pas l’histoire personnelle de l’auteure de cette lettre, tristement banale, et dont la plainte devant l’Ordre suit son cours. Une fois les recours épuisés, je reviendrai sur les détails de cette affaire. En revanche, cette femme [1] se lance dans un combat courageux et pertinent, qu’elle a décidé de poser sur la place publique : elle déplore que le Code de Déontologie Médicale ne comporte aucun article interdisant les rapports sexuels entre les médecins et leurs patient.e.s. Cette carence est d’autant plus étonnante que le Serment d’Hippocrate, modèle historique de l’éthique médicale, est explicite sur ce sujet :

Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Certes, la forme de ce serment a évolué, mais il continue à être prêté avec solennité lors de toutes les soutenances de thèse des médecins français. Or, ce paragraphe sur la sexualité a disparu ! Pourtant, le "surtout" présent dans le texte original et qui appuie l’interdiction souligne l’importance du problème, dès l’Antiquité. Les psychanalystes ne s’y sont pas trompés" en rédigeant un article spécifique dans leur code d’éthique :

Règle déontologique d’abstinence

Le psychanalyste agit en toutes circonstances dans l’intérêt du travail analytique avec son patient. Il n’utilise jamais à d’autres fins l’ascendant que lui confèrent sa position professionnelle et la relation transférentielle.

Il observe envers le patient la réserve physique, verbale et sociale qui convient au bon déroulement du travail psychanalytique.

Il s’abstient de tout agissement de nature sexuelle ou agressive avec son patient. Le consentement du patient ne dégage pas la responsabilité du psychanalyste.

Tout est parfaitement résumé dans ces trois paragraphes. Le premier rappelle que le thérapeute exerce une profession qui lui confère un ascendant sur sa patiente.

Le deuxième paragraphe concerne les effets du transfert au sens large, qui concerne tout médecin suivant une patiente dans la durée. Ce transfert peut induire chez une patiente des sentiments ou des comportements évoquant du désir, mais qui ne doivent pas être interprétés comme tel par un thérapeute formé et compétent. L’acte sexuel pratiqué par un thérapeute qui sort de sa réserve et de sa neutralité affective est souvent assimilé à un inceste (situation bien expliquée dans cet article de Psychologies).

Le troisième paragraphe enfonce le clou : Tu ne coucheras pas avec ta patiente, même si elle semble le souhaiter. Il prive le transgresseur de l’excuse aussi habituelle qu’inacceptable "c’est une simple histoire privée entre deux adultes consentants".

J’ai dans ma clientèle plusieurs femmes qui ont eu des rapports sexuels avec des médecins qui les suivaient, essentiellement des psychiatres. Outre des femmes séduites par des prédateurs sexuels dans une période de vulnérabilité, j’ai aussi croisé des femmes que l’on qualifiait par le passé (avant le DSM) d’hystériques, et dont j’ai pu constater le comportement séducteur, souvent non verbal. Tout médecin devrait savoir qu’il lui faut absolument résister à cette séduction, avec fermeté et bienveillance. Ces femmes nous testent pour vérifier notre solidité, qui leur est vitale. Leur succomber est dévastateur pour leur équilibre psychique, comme j’ai pu le constater chaque fois qu’un de mes confrères a méconnu son devoir d’abstinence.

Ce qui se conçoit bien devrait pouvoir s’écrire...

L’Ordre des médecins français a tout de même publié un rapport en 2000 intitulé Pratique médicale et sexualité, qui débute par ces deux phrases : "La pratique médicale expose à des contacts intimes susceptibles de dégénérer en relation sexuelle. Or, celle-ci correspond à un interdit absolu, si évident sans doute qu’il n’est pas précisément identifié dans le Code de déontologie médicale."

Cet interdit ne doit pas être si évident que cela, à en croire un sondage récent [2] :

Pour 4% des médecins français ayant répondu au sondage, il est acceptable d’avoir des relations sexuelles avec un patient en cours de suivi !

Le rapport du Pr Hoerni pour le Conseil de Ordre des médecins parle exclusivement de la nudité et du comportement du médecin pendant l’examen clinique ou l’interrogatoire. Il n’évoque à aucun moment l’emprise psychologique du médecin sur une patiente vulnérable et les dérives sexuelles qui peuvent en découler dans son cabinet ou en dehors de celui-ci.

Il en est de la sexualité des médecins avec leurs patientes comme de la corruption des hommes politiques : croire que l’évidence de l’interdit dispense de l’écrire est une erreur. Il me semble indispensable de soutenir la demande de la femme qui m’a écrit, et d’introduire dans le Code de Déontologie Médicale un article spécifique relatif à la sexualité soignant/soigné. Cet article pourrait s’inspirer du Code d’Éthique des psychanalystes, déjà cité.

On m’objectera qu’il existe d’authentiques histoires d’amour nées dans un cabinet médical et qu’elles ont parfois connu une issue heureuse et durable. L’Ordre et le législateur pourraient préciser un cadre strict pour cette situation exceptionnelle qui ne devrait concerner que des patientes libres de tout lien conjugal. Ce cadre pourrait par exemple imposer un arrêt préalable de la relation thérapeutique à l’initiative du médecin, ce dernier évoquant par écrit ses sentiments pour justifier son retrait du soin (voir ce commentaire). Il s’assurerait au préalable de la possibilité d’une poursuite du suivi par un confrère. Il s’interdirait tout contact privé avec sa patiente pendant un délai suffisant pour que celle-ci retrouve une part d’objectivité vis-à-vis de son ancien médecin et qu’elle puisse prendre sa décision hors de son emprise psychologique [1].

Dans le climat actuel de lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes, il me semble fondamental d’appuyer la démarche de la victime qui m’a envoyé cette lettre. Une profession s’honore par sa détermination et sa fermeté face aux obligations déontologiques de ses membres. Les interdits sexuels concernant l’exercice de la médecine doivent être inscrits dans la loi, comme le sont les autres articles du Code de Déontologie Médicale. Ils devraient également être enseignés à la Faculté, mais, c’est un autre combat ! Un sondage réalisé sur Twitter montre que moins de 5% des médecins ont reçu une formation spécifique à ce sujet.)

Pour en savoir plus

Outre les documents déjà cités dans le texte :

Bensussan, P. (2002). Pratique médicale et sexualité : éthique et déontologie. Sexologies, 12(43). http://www.aihus.fr/prod/data/publi...

Pope, K. (2001). Sex between therapists and clients. Encyclopedia of women and gender : Sex similarities and differences and the impact of society on gender, 2, 955-962. https://www.kspope.com/sexiss/sexen...

Pope, K. S., & Vetter, V. A. (1991). Prior therapist-patient sexual involvement among patients seen by psychologists. Psychotherapy : Theory, Research, Practice, Training, 28(3), 429. https://kspope.com/sexiss/sex2.php

Deux affaires tristement exemplaires :
- Affaire Tordjman en 2001 http://www.lepoint.fr/actualites-so...
- Affaire Hazout en 2014 http://tempsreel.nouvelobs.com/just...

Dans ces affaires, comme dans celle d’Harvey Weinstein, on découvre le nombre ahurissant de victimes qui n’ont pas pu ou voulu porter plainte. La partie visible du problème, c’est à dire celle qui conduit à une plainte, est la partie émergée de l’iceberg.

Pour ce qui est de l’emploi du féminin pour la victime, voir la note 1 ci-dessous.

Notes

[1] Je décris dans cet article la situation dans le sens homme médecin / femme patiente, d’abord parce qu’il est très majoritaire, et pour simplifier la lecture. Il existe bien sûr des situations identiques dans le sens femme médecin / homme patient, pour les relations hétéro ou homosexuelles, cisgenres ou transgenres

[2] Sondage du site Medscape auprès de ses adhérents, 2015



Tweet






45 Messages de forum

Répondre à cet article