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Publié le
24 octobre 2008

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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Conforama, l’anapath et le cancer

Comment être certain du diagnostic d’un cancer ? Existe-t-il des erreurs concluant à tort au diagnostic d’un cancer ? La réponse à ces questions nous est partiellement apportée par l’actualité.

Pour diagnostiquer un cancer, il existe plusieurs procédés. On peut regarder et toucher, on peut faire des radios, des scanners. On peut aussi faire des prises de sang. Mais l’examen le plus fiable,"l’étalon or", est l’examen anatomo-pathologique. Ce nom barbare veut tout simplement dire "examen d’un prélèvement au microscope". Les médecins qui pratiquent cet examen portent le nom d’anatomopathologistes mais on les appelle plus familièrement par leur diminutif : "anapath".

En matière de cancer, on demande à l’anapath une réponse précise à une question précise : oui ou non cette lésion est-elle un cancer ? Malheureusement, la réponse n’est pas aussi univoque : une lésion très inflammatoire ressemble beaucoup au microscope à une lésion cancéreuse. C’est un peu comme la couleur orange et la couleur rouge : où est la frontière entre les deux lorsque l’on ajoute progressivement du rouge à de l’orange ?

Les deux images ci-dessous montrent un lymphome (cancer) et une banale inflammation. Il faut un œil exercé pour faire la différence (ne tenez pas compte de la couleur).

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Lymphome
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Inflammation banale

L’anapath ne décide pas pour des couleurs, il décide pour la vie ou peut-être la mort. Tout le monde pense qu’il n’y a pas d’erreur possible et que le diagnostic de l’anapath est formel. Ce n’est pas le cas, et ce diagnostic est parfois faux. Or, l’erreur n’est que très rarement détectée. En effet, il existe deux types d’erreurs possibles :
- l’erreur par défaut. L’anapath dit qu’il n’y a pas de cancer là où il y a un cancer. Son erreur va apparaître quelques mois après par la progression de la tumeur. L’anapath est en très mauvaise position.
- l’erreur par excès. L’anapath dit qu’il y a un cancer alors qu’il n’y en a pas. Le patient sera traité pour un cancer alors qu’il n’est pas malade. Il va donc guérir... Personne n’aura jamais connaissance de l’erreur de diagnostic initiale.

Pour des raisons faciles à comprendre, l’anapath ne souhaite réaliser que des erreurs par excès. Il déplace donc le "curseur" entre l’orange et le rouge de façon à ne faire que des erreurs par excès. Mieux vaut parler de rouge pour un orange proche du rouge, que de dire orange pour un rouge proche du orange. Mieux vaut traiter inutilement comme un cancer quelques lésions bénignes plutôt que de passer à côté d’un cancer mortel. D’ailleurs, il serait plus honnête de dire "les anapaths" car ces médecins sont consciencieux et prudents. En en cas de doute, ils examinent les prélèvement à plusieurs et prennent une décision collégiale.

Malgré ces précautions, il existe des erreurs, inévitables. A ma connaissance, aucune étude avec un protocole rigoureux n’a jamais été menée pour quantifier ce type d’erreur. Elle serait pourtant facile à réaliser : une boîte d’une vingtaine de prélèvements cancéreux et non cancéreux serait proposée à une cinquantaine d’anapaths, et on leur demanderait de faire un diagnostic "en temps réel", sans se concerter entre-eux. Le résultat serait certainement très surprenant. La difficulté pour ce type d’étude, est justement d’être certain que tel prélèvement est cancéreux et tel autre ne l’est pas, car c’est justement l’anapath qui doit répondre à cette question et le sujet d’étude est donc aussi le juge.

Et c’est là qu’intervient un fait fortuit qui éclaire la question que vous vous posez à propos du titre de cette article : que vient faire le nom d’une enseigne de mobilier dans cette histoire ? Mais vous commencez peut-être à soupçonner l’explication.

Les magasins Conforama ont vendu un fauteuil fabriqué en Chine, qui avait le défaut de contenir un produit toxique. Plusieurs centaines de personnes ont été affectées à des degrés divers. Le temps que les médecins découvrent l’origine ces lésions, et que l’enseigne avertisse ses clients, il s’est écoulé de nombreuses semaines.

Or parmi les personnes souffrant de fortes réactions cutanées, certaines ont reçu un diagnostic de cancer ! En effet, face à des lésions inexplicables, certains dermatologues ont réalisé des biopsies. Il existe au moins un cas certain, chez un homme qui a été traité par chimiothérapie avant de recevoir la lettre l’avertissant du problème lié au fauteuil. Dans d’autres situations, la nouvelle est arrivée juste à temps.

Cette histoire de fauteuil toxique nous a apporté un élément scientifique extraordinaire : la possibilité d’avoir un diagnostic certain, puisque l’on connaît la cause des lésions. Et face à ce diagnostic certain, les erreurs par excès de l’examen anatomo-pathologique apparaissent brutalement au grand jour. S’il n’y avait pas eu des centaines de cas conjoints, mais des lésions isolées, personne n’en aurait rien su. Ces patients auraient été traités et guéris, pour un cancer qu’ils n’avaient en fait jamais eu.

Que penser de tous cela ? Qu’il faut se méfier des anapaths ? Certainement pas. Cette histoire met simplement en valeur une réalité que certains occultent : ni la médecine, ni l’anatomo-pathologie ne sont des sciences exactes. Il existe un taux d’erreur incompressible. C’est nier ce taux d’erreur qui est dangereux.

Savoir que l’erreur est possible doit rendre prudent pour le dépistage des cancers. En effet, si l’anapath se trompe par excès dans 1% des cas, c’est à dire que sur 100 lésions bénignes, une est qualifiée à tort de cancer, cela peut faire beaucoup de pseudocancers si l’analyse porte sur des dizaines de milliers de patients. Quand la conséquence est l’ablation d’un polype intestinal ou d’un fragment du col de l’utérus, ces pseudocancers sont "acceptables" car ils constituent un prix modéré à payer pour sauver ceux qui ont un vrai cancer. Quand la conséquence est l’ablation de la prostate, une radiothérapie sur un sein, ou une chimiothérapie, il vaut mieux se poser les bonnes questions avant de pratiquer le dépistage.



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