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Publié le
27 avril 2012

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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Une position sociale élevée est associée à des comportements contraires à la morale

Une étude récente publiée dans la revue de l’Académie des Sciences américaine (PNAS) s’est intéressée aux liens entre les comportements contraire à la morale et la position sociale. Les différents tests pratiqués par les chercheurs californiens et canadiens confirment l’existence d’un lien statistique net entre des comportements non éthiques et l’appartenance à une catégorie socio-économique élevée.

J’ai présenté cette étude sur France-Inter, lors de l’émission Les Grosses Têtes au Carré du 27 avril 2012. Le débat était animé par Mathieu Vidard, avec Dominique Leglu, Serge Tisseron et Marc Gozlan. Les autres sujets abordés (innovation en France, hikikomoris et rats-taupes glabres) étaient tout aussi intéressants.

Voici le lien vers la publication originale (en anglais) et un résumé de l’étude ci-dessous.

Les auteurs débutent leur article par une revue de littérature qui montre une corrélation positive (et qui pourrait sembler paradoxale) entre une position sociale élevée et des comportements contraires à la morale ou à l’éthique.

Le protocole retenu par Piff, Stancato et all a consisté à associer 7 tests différents pour confirmer ce lien statistique et en étudier les déterminants.

Note : Cette version définitive du 29 avril a introduit quelques modification qui peuvent rendre incompréhensibles certains commentaires de la version initiale (sous-titre, langues).

Protocole

Les deux premiers tests ont été réalisés en milieu naturel : le comportement spontané des automobilistes à un carrefour est noté sur deux critères
- Refus de priorité
- Absence d’arrêt et passage en force face à un piéton qui s’engage pour traverser la voie.

Pour chaque automobiliste, les observateurs ont noté le modèle de voiture et son aspect pour apprécier la catégorie socio-économique du conducteur.

Les voitures coûteuses refusent deux à trois plus souvent la priorité.

Le troisième test, comme les suivants, est expérimental. Il est réalisé avec des étudiants volontaires, mais qui ne connaissent pas la finalité du test. Ils remplissent un questionnaire qui précise leur profil social, éthnique et économique. Ils prennent ensuite connaissance de scénarios impliquant un acteur au comportement égoïste ou malhonnête et doivent indiquer leur jugement vis-à-vis de ce comportement.

Les membres des catégories socio-économiques supérieures (CSE+) sont nettement plus tolérants vis-à-vis de comportements dictés par l’intérêt et la cupidité.

Le quatrième test comporte une part de conditionnement : les étudiants sont renforcés dans la conscience de leur position sociale par des images leur montrant des pauvres ou des riches. Le test final consiste à distribuer des sucreries à des enfants, tout en pouvant au préalable se servir pour son propre usage. Le renforcement de la conscience d’appartenir à une CSE+ renforce l’intensité du "prélèvement" initial.

Le 5ème test simule un entretien d’embauche. Face à un candidat qui cherche un travail en CDI et qui négocie son salaire, le sujet testé sait que le travail en question est pourtant temporaire. Le test étudie la corrélation entre la CSE du sujet, et le fait qu’il va informer ou non le candidat à l’embauche du caractère précaire de l’emploi proposé. Là encore, la malhonnêteté vis-à-vis du candidat augmente parallèlement à la CSE.

Le 6ème test mesure la propension à tricher. Un jeu de dés électronique est proposé aux étudiants, mais le jeu est truqué et le score est bridé par l’ordinateur qui gère le jeu. Les étudiants doivent rapporter eux-mêmes leur score en le notant sur un papier et certains trichent en indiquant un score qu’ils n’ont pas pu obtenir. La tricherie est plus fréquente chez les étudiants aisés.

Le 7ème test est particulièrement intéressant. Il comporte de nouveau un conditionnement préalable qui consiste à présenter positivement des comportement égoïstes et cupides. Ce conditionnement renforce les comportements ultérieurs contraire à l’éthique chez les membres des CSE+. Mais les auteurs notent que ce conditionnement amènent également les membres des CSE- à se comporter de la même façon que les CSE+. Ce test tend à montrer que les comportements non-éthiques sont plus liés à la conscience de classe qu’à la structure de la personnalité du sujet.

Discussion

Les auteurs insistent sur les trois versants de leurs tests qui permettent un approche détaillée de ce lien statistique.
- Etude en milieu naturel avec le comportement des automobilistes.
- Etude expérimentale à partir de CSE identifiées par questionnaire.
- Etude après manipulation des sujets pour changer leur représentation de leur classe sociale ou des comportements amoraux.

Explications proposées

Comme toutes les études qui constatent un lien statistiques, elles ne doivent pas conduire à affirmer un lien de causalité. Les auteurs ne tombent pas dans ce piège. Dans leurs hypothèses, ils privilégient une approche multifactorielle.

Une CSE+ conduirait à :
- Une peur moindre des conséquences d’un comportement non éthique.
- Un sentiment de légitimité dans les comportements non éthiques.
- Une moindre empathie envers les problèmes et les besoins des autres
- Un faible intérêt pour l’opinion des autres à son égard
- Une tendance à se concentrer sur l’objectif à atteindre plus que sur la validité des moyens mis en oeuvre.

Ces représentation seraient partagées culturellement par les élites. Les leaders sont souvent des gens qui ont reçu une formation les prédisposant à privilégier leur propre intérêt.

Toujours pour les auteurs, l’enseignement de l’économie centrée sur le profit peut conduire à valider l’avidité et la cupidité comme des valeurs positives.

Ils soulignent bien sûr (ce sont des chercheurs prudents...) qu’il y a des mécènes et des vertueux chez les riches, et admettent l’existence d’une forte association statistique entre criminalité et la pauvreté.

Les auteurs terminent avec un citation d’E Durkheim : "La cupidité s’éveille avec l’ascension sociale" (“From the top to the bottom of the ladder, greed is aroused,”).

Ce travail résonne avec ma réflexion sur la domination dans La Revanche du Rameur. Il me semble qu’une hypothèse unificatrice pourrait résider dans l’instinct de domination. Serge Tisseron, lors du débat sur France-Inter, m’a demandé judicieusement si les auteurs avaient étudié un lien éventuel entre le comportement non éthique des CSE+ avec la CSE de leur victime. Cet aspect n’a pas été pris en compte par les auteurs, mais Serge Tisseron a rappelé que "les loups ne se mangent pas entre-eux". J’ajouterai "pas quand il y a des agneaux à proximité".

L’instinct de domination est présent chez la majorité des mammifères. Il est réfréné en présence de dominants plus forts et se libère face à des congénères plus faibles comme l’a montré Laborit avec ses expériences convaincantes sur les rats. C’est l’équilibre entre notre soumission aux dominants et notre domination des inférieurs qui fonde en grande partie notre structure sociale hiérarchique.

À mon sens, ces travaux alimentent la théorie qui veut que les instincts de domination restent très puissants et structurants dans le fonctionnement social de l’homme moderne. J’adhère à la vision de Christine Arnothy quand elle écrit "La moralité est faite pour les pauvres. Pour les mieux tenir".



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