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Publié le
1er octobre 2008

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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Moi, Howard D., lobotomisé
Une page sombre de la médecine

Cet Américain a subi à 12 ans une opération consistant à détruire une partie de son cerveau. Quarante-sept ans plus tard, il livre son témoignage.

Source : Courrier International numéro 934 du 25 septembre 2008
http://www.courrierinternational.com [1]. Je conseille vivement à mes lecteurs de s’abonner à cet excellent hebdomadaire, qui permet de suivre l’évolution de notre histoire en multipliant les angles de lecture.

Si j’ai reproduit cet article, ce n’est pas pour stigmatiser la lobotomie en tant que pratique barbare, mais pour mettre en valeur deux réalités importantes en médecine :
- Ce qui est vrai un jour ne l’a pas toujours été. Face à des drames provoqués par la maladie mentale, des outils qui nous paraissent aujourd’hui monstrueux ont pu constituer par le passé une stratégie courante à défaut d’être toujours utile. La lobotomie a tout simplement disparu car on a trouvé des méthodes plus simples, moins dangereuses et moins agressives pour traiter les maladies mentales. Nos méthodes actuelles paraîtront peut-être elles-aussi monstrueuses à nos petits-enfants dans 50 ans.
- Lorsqu’une stratégie médicale ou chirurgicale initialement acceptée montre son inutilité ou sa dangerosité, il reste de nombreux médecins pour la défendre ou la pratiquer après cette démonstration, dans un aveuglement coupable qui est rarement lié à l’appât du gain ou à la bêtise, mais plutôt à l’orgueil et à la recherche de la reconnaissance.

Howard Dully n’avait que 11 ans la première fois qu’il a rencontré l’homme qui allait changer sa vie. A l’époque, le jeune garçon n’a guère prêté attention à l’étrange monde d’adultes qui l’entourait et aux décisions qui ont été prises à son insu. Il était encore moins conscient des conséquences qu’allait avoir cet entretien avec le Dr Walter Freeman sur sa jeune existence.

Howard était un garçon taciturne qui aimait faire du vélo et jouer aux échecs. Il lui arrivait de se disputer avec son frère, de désobéir à son père et de voler des bonbons dans les placards de la cuisine. Il distribuait le journal une fois par semaine et économisait son argent de poche pour s’acheter un tourne-disque. Selon les archives soigneusement rédigées du Dr Freeman, Howard mesurait 1,57 m et pesait 41 kilos. Un enfant comme les autres.

Howard allait malheureusement devenir exceptionnel. Deux mois à peine après cette première rencontre avec le Dr Freeman, son père et sa belle-mère le font admettre dans un hôpital privé de San Jose, en Californie. Le 16 décembre 1960, à 13 h 30, Howard est emmené en salle d’opération et reçoit une série de chocs électriques en guise d’anesthésie. C’est tout ce dont il se souvient. La suite de l’histoire est comme noyée dans une nappe de brouillard.

Le lendemain, quand il reprend connaissance, ses yeux sont gonflés et lui font mal et il a une forte fièvre. Il se souvient de terribles maux de tête et de l’inconfort de sa blouse d’hôpital, grande ouverte dans son dos. “J’étais complètement dans le brouillard, raconte-t-il. Je ressemblais à un zombie, je ne savais pas ce que Freeman m’avait fait.”

Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il venait de subir l’une des opérations chirurgicales les plus brutales de l’histoire de la médecine. Il venait d’être lobotomisé et personne, ni sa famille, ni le corps médical, ni les autorités locales, n’avait fait quoi que ce soit pour empêcher cela. Pis encore, cette opération n’avait visiblement aucune raison d’être.

Howard avait de bons motifs d’être parfois absent ou quelque peu agressif. Sa mère était morte d’un cancer alors qu’il avait 5 ans et son père, Rodney, s’était remarié avec une femme “froide et intransigeante”, prénommée Lou. Le jeune Howard grandit dans un climat de maltraitance psychologique et de négligence quotidienne. De plus en plus convaincue de l’instabilité émotionnelle de son beau-fils, Lou commença à consulter des psychiatres et des spécialistes de la santé mentale avant d’entendre parler du Dr Freeman, médecin renégat désavoué par l’ensemble de ses confrères et qui tenait un cabinet privé à Los Altos, près de San Francisco. Freeman diagnostiqua Howard comme étant schizophrène.

Huit semaines après sa première visite chez le Dr Freeman, Howard quitta l’hôpital dans un état d’hébétement. Le rapport de l’établissement indique qu’il avait subi une “lobotomie transorbitale”. “Un instrument long et fin a été introduit dans la partie haute de ses orbites oculaires et mû dans un mouvement circulaire afin de détruire les connexions cérébrales des lobes frontaux.” Freeman a facturé cette opération 200 dollars. Howard était le plus jeune patient jamais opéré par Freeman. C’est un miracle qu’il ait survécu. “Les gens sont sidérés quand ils se rendent compte que la personne à qui ils parlent a subi une lobotomie”, explique Howard, quarante-sept ans après son opération, assis sous l’auvent rouillé de sa caravane, dans la banlieue de San Jose. “Ils s’attendent à voir un légume.”

Sur 3 439 patients, 14 % sont morts des suites de l’opération

Avec le temps, la lobotomie est devenue une sorte de raccourci culturel évoquant des images de zombies et de malades mentaux aux lèvres écumant de bave. Le terme lui-même a quelque chose d’écrasant et de terrifiant. Pourtant, il fut un temps, dans les années 1930 et 1940, où cette intervention était considérée par tout le corps médical comme un traitement de pointe. Avant l’introduction des médicaments antipsychotiques et la diffusion de la psychothérapie, la lobotomie faisait figure de remède miracle pour tous les troubles mentaux, de la schizophrénie à la dépression postnatale - et pas seulement aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni, les neurologues auraient pratiqué près de 50 000 fois cette opération jusqu’à la fin des années 1970.

Mise au point par le Portugais Antonio Moniz en 1936, la lobotomie consistait à percer deux petits trous de part et d’autre du front pour détruire les tissus cérébraux autour des lobes frontaux. L’objectif était de réduire les symptômes de la maladie mentale en affaiblissant les signaux produits par le cerveau. Lauréat du prix Nobel de médecine en 1949, Moniz avait bien souligné que cette intervention ne devait être pratiquée qu’en dernier ressort, quand toutes les autres formes de traitement avaient échoué.

Walter Freeman, neurologue diplômé de Yale, introduisit la lobotomie aux Etats-Unis dans les années 1930. Après ses études de médecine, son premier emploi le plaça à la tête des laboratoires de l’hôpital Saint Elizabeth, à Washington, un établissement pour malades mentaux hébergeant près de 5 000 patients dans des conditions dignes de l’époque victorienne. Bien déterminé à se faire un nom dans la médecine d’avant-garde, Freeman mit au point une variante de la procédure de Moniz qui permettait d’atteindre les tissus des lobes frontaux par les canaux lacrymaux. Sa lobotomie transorbitale consistait à introduire dans les orbites oculaires un pic à glace ordinaire, plus tard remplacé par un instrument plus élaboré appelé “leucotome”, et à l’enfoncer à travers la paroi cérébrale. Le médecin décrivait ensuite des cercles avec le pic à glace afin de détruire les tissus du lobe frontal. L’opération ne prenait qu’une dizaine de minutes et pouvait être pratiquée n’importe où, sans chirurgien.

Freeman devint un adepte forcené de cette technique et parcourut des milliers de kilomètres à travers le pays pour faire des démonstrations dans les asiles et les hôpitaux. Il procédait même parfois à l’introduction simultanée de deux pics à glace, un dans chaque main. Il n’avait que mépris pour les procédures médicales habituelles : mâchant son chewing-gum pendant toute l’opération, il affichait une certaine désinvolture face à “toutes ces idioties sur les germes” et oubliait régulièrement de se laver les mains ou de stériliser ses gants. Malgré un taux de mortalité de 14 %, Freeman a pratiqué 3 439 lobotomies au cours de sa carrière.

Les survivants présentaient des séquelles diverses : certains se retrouvaient handicapés à vie tandis que d’autres tombaient dans un état végétatif duquel ils ne sortaient plus. La sœur de John Fitzgerald Kennedy, Rose, a été opérée par le Dr Freeman en 1941 à la demande de son père. Souffrant d’un léger retard mental, elle a passé le reste de sa vie en institution spéciale après son opération et elle est morte en 2005 à l’âge de 86 ans.

La guérison presque complète de Howard Dully fait donc figure d’exception. A le voir, on a du mal à imaginer qu’il a subi un tel traumatisme. On ne retrouve chez lui aucune difficulté d’élocution, aucun clignement des yeux révélateur et aucune absence d’inhibition sociale, généralement typiques des patients lobotomisés. Aujourd’hui âgé de 58 ans, il travaille à temps plein comme chauffeur de bus scolaire et il est marié à sa femme Barbara depuis douze ans. Il a un fils de 27 ans, Rodney, et un beau-fils de 30 ans, Justin. “Physiquement, je ne me sens pas différent, explique-t-il. J’ai des infections oculaires parce que je pense qu’ils ont détruit mes canaux lacrymaux. Mais je crois que ce qu’on remarque le plus chez moi, c’est ma taille.” Howard mesure près de 2 mètres. Les photos de son opération troublent par leur aspect froidement documentaire [2]. Freeman était un archiviste sourcilleux et insistait pour que chaque étape de son intervention soit immortalisée par l’objectif. Sur une de ces photos en noir et blanc, on voit Howard étendu et inconscient, la bouche grande ouverte, un leucotome de 12 cm de long planté dans son orbite. “C’est quelque chose dont je n’ai pas parlé pendant des années. J’avais l’impression d’incarner un secret honteux, un mauvais souvenir.” Cela n’a changé qu’en 2003, après qu’une société de production radiophonique eut retrouvé sa trace et lui eut demandé l’autorisation de réaliser un documentaire sur son histoire. Pour la première fois de sa vie, Howard a eu accès à son dossier médical et a trouvé le courage de parler à son père et de faire face à son passé.

“Lou est morte en 2001, et beaucoup de réponses ont disparu avec elle, explique-t-il. J’ai interrogé mon père et je pense qu’il ne me voulait pas de mal. Il m’a dit qu’il avait été manipulé par Lou. Elle l’avait menacé de divorcer s’il n’acceptait pas l’opération.” A 83 ans, son père ne s’est jamais excusé, mais Howard se montre étonnamment philosophe par rapport à son opération et à ses diverses séquelles. Après sa lobotomie, il a vécu pendant des années entre l’hôpital psychiatrique et la prison ou un mélange des deux. Il a été sans-abri, toxicomane, alcoolique, petit voleur ignorant à peu près tout de ce que pouvait être une vie normale. “Je crois que j’en ai longtemps voulu à la société, mais c’est fini, et je pense que ça ne sert à rien de ressasser toujours la même chose. J’ai accusé la terre entière, y compris moi-même, de ce qui m’était arrivé. Je n’étais qu’un petit voyou. Lou voulait me chasser de la maison, elle cherchait une solution et Freeman cherchait un patient. Ils se sont entendus, et hop !”

“Je ne pense pas que Freeman était foncièrement mauvais. Il était juste déboussolé. Il essayait de faire ce qu’il pensait être bien, et ensuite il n’a pas pu s’arrêter.

C’est ça le problème.” A bien des égards, Walter Freeman était aussi perturbé que ses patients. Né à Philadelphie en 1895, on lui inculque dès la plus tendre enfance le besoin d’être exemplaire. Freeman grandit dans l’ombre de son grand-père, William Keen, chirurgien de renom et premier médecin américain à avoir enlevé une tumeur cérébrale avec succès. “Il était aussi motivé par la recherche du bien-être de ses patients que par le besoin absolu d’avoir l’impression d’accomplir de grandes choses”, explique Jack El-Hai, auteur de The Lobotomist, une biographie de Freeman. “Plus il s’est entiché de la lobotomie, plus il est devenu incontrôlable.”

Au milieu des années 1950, le développement de l’analyse freudienne et des médicaments antipsychotiques, comme la thorazine, entraînent le déclin de la lobotomie. Mais plus le corps médical se moque des méthodes de Freeman, plus ce dernier est sur la défensive. A l’époque de l’opération de Howard, dans les années 1960, Freeman ne travaille plus que dans son cabinet privé, aucun établissement public ne veut faire appel à ses services. Après sa mort, en 1972, à la suite d’un cancer, ses quatre enfants - Walter, Frank, Paul et Lorne - deviennent de farouches défenseurs de l’œuvre de leur père. Deux d’entre eux ont d’ailleurs repris le flambeau de la famille : Paul est psychiatre à San Francisco et Walter, l’aîné, est professeur émérite de neurobiologie à l’université de Californie.

Il est impossible de savoir ce qui se serait passé si Howard n’était pas entré dans le bureau du Dr Freeman un certain jour d’automne, il y a bien longtemps. Sa vie aurait pu être la même qu’aujourd’hui ou bien pire, mais elle aurait aussi pu être plus belle. Malheu­reusement, Howard ne le saura jamais.

Elizabeth Day dans The Observer. Traducteur inconnu.

Attention, contrairement à ce qu’indique le pied de page général, cet article n’est pas libre de copyright.

Notes

[1] Je suis désolé pour cette violation de copyright. Je supprimerai cet article si CI m’en fait la demande expresse. Tout ce que je propose en échange de cette publication non autorisée est la promotion sur cette page de CI qui m’a permis de mieux comprendre le monde.

[2] L’édition papier de Courrier International contient des photos de l’intervention et du jeune Howard avant et juste après l’intervention



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