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26 janvier 2012Quand j’étais à la faculté, mon ami Élie M. me disait parfois "Tu m’a pris pour un ça-fait-rien ou quoi ?"
Je ne connaissais pas cette expression, il m’en a appris le sens : un ça-fait-rien, c’est un gars deux fois plus grand que vous qui répond pourtant systématiquement "oh, ça fait rien" quand vous le bousculez involontairement. Il faut dire qu’Élie me rendait bien deux têtes mais savait se faire respecter.
Ça m’a donné à réfléchir, car j’étais en fait un ça-fait-rien.
Après quelques années d’auto-rééducation, j’ai appris a réagir normalement quand on me maltraitait, sans agressivité, sans passivité : normalement.
Les médecins généralistes français sont en train de disparaître, tout le monde s’en fiche. Ils quémandent une aumône d’un euro que l’on ne leur accorde même pas. Plus précisément, ils l’ont obtenue en 2007, mais on reporte depuis l’application de cette augmentation aux calendes grecques suivant la célèbre formule Demain, on rase gratis.
Et pourtant, le malheur des MG n’est pas lié à cet euro, mais à des conditions de travail devenues anachroniques au pays des 35 heures et des RTT. D’ailleurs, ceux qui sont débordés et qui dévissent leur plaque avant la retraite sont souvent ceux qui gagnent le plus : 5 à 8.000 euros par mois. Comment faire pleurer les foules sur des revenus aussi élevés ? C’est tout le problème actuel de la profession : le drame n’est pas dans la rémunération, mais dans la charge de travail, la difficulté de refuser des patients, les gardes de nuit, l’impossibilité de travailler lentement pour 22 euros, le mépris des tutelles, l’invasion de la paperasse.
La vie des généralistes, surtout ruraux, est intenable. Plus un jeune ne veut faire ce métier et il faut oublier l’idée qu’on va les y forcer : c’est impossible, sauf à les fonctionnariser. Le problème est qu’un MG fonctionnaire ne voit pas plus de 20 patients par jour, observe la législation du travail (et notamment ne travaille pas la nuit en plus du jour) et qu’il faudra donc tripler les effectifs. Les centres de santé municipaux financés par les honoraires perçus sont tous massivement déficitaires.
Les généralistes ont le pouvoir de soigner, personne ne peut les remplacer. Ils font un métier utile, indispensable. Il le font bien globalement et jouissent d’une réelle considération auprès du public.
Faut-il relire La Boétie pour tenter de comprendre la soumission de ce corps de métier à sa tutelle ? Il suffirait que les généralistes ne signent plus la convention médicale pour que le problème soit réglé : quand on est rare et utile, issu d’une formation longue faisant suite à un concours difficile, on est cher. C’est le cas des élèves des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce, il n’y a aucune raison de que ne soit pas le cas pour les médecins. La rupture du contrat serait un préalable à sa renégociation. D’autres professions nécessitent des études longues et sont mal rémunérées : Chercheurs, enseignants, scientifiques en général. Mais ces professions ne connaissent aucune pénurie et n’ont aucune difficulté à recruter, elles n’ont pas la position de "force" qu’ont les médecins généralistes. Le but n’est pas d’augmenter son pouvoir d’achat, mais de rendre le métier attractif pour la relève, les étudiants qui délaissent massivement cette profession.
Alors pourquoi les MG français s’obstinent-ils à être des ça-fait-rien ?
L’explication n’est pas univoque. Tout d’abord, il y a bien sûr la crainte qu’une clientèle désolvabilisée se fasse plus rare : un médecin totalement déconventionné n’est plus remboursé du tout par la sécurité sociale.
Mais c’est avant tout une cause humaniste : les médecins généralistes, qui sont proches des gens et notamment des plus en difficulté, craignent que l’accès aux soins pour les démunis soit menacé en cas d’explosion de la convention médicale. Cette crainte est fondée, mais ils oublient que la principale cause de difficulté d’accès aux soins sera leur disparition. En acceptant l’inacceptable, en disant "ça fait rien" après chaque rebuffade, ils enfoncent globalement leur profession et dégoûtent définitivement les jeunes médecins de prendre leur relève.
Les médecins généralistes français ne veulent pas gagner plus, mais travailler moins et surtout mieux, c’est à dire en ayant le temps d’écouter leurs patients et de leur parler. Le simple allègement de la bureaucratie administrative suffirait à remplir cet objectif, pour un coût nul.
On peut faire beaucoup de mal en étant trop gentil. Il est temps que les médecins généralistes français se réveillent et réalisent que ce sont eux qui ont le vrai pouvoir, celui de soigner. Tout le reste n’est que de l’administration. C’est à eux d’imposer, à coût égal, voire inférieur, une médecine de meilleure qualité. C’est possible.