Accueil Coups de coeur, coups de gueule Histoire de fesses
Publié le
4 novembre 2015

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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Histoire de fesses

Je n’ai jamais raconté d’histoires de patients. Ce n’est pas mon truc et d’autres le font mieux que moi. Si je publie ici le calvaire qu’a vécu une de mes patientes, c’est parce qu’elle m’a demandé de le faire, tant la façon dont elle a été traitée l’a bouleversée. Voici comment j’ai découvert son histoire, lors d’une consultation où elle me l’a racontée en détails puis retranscrite avec ses propres mots.

Docteur, il était temps que je vienne vous raconter mes dernières carabistouilles de santé … Désolée, ça va être un peu long !

La dernière fois que je suis venue vous voir, je vous avais montré un bouton qui me tracassait un peu, très mal placé, tout proche de l’anus. Vous m’aviez conseillé d’aller voir ma dermato, que j’aime beaucoup et que vous connaissez, ce que j’ai fini par faire. J’ai un peu tardé à prendre ce rendez-vous, espérant que ce machin disparaîtrait tout seul, et pas très à l’aise avec son emplacement …

Bref, j’y suis enfin allée, et ce qu’elle a vu ne lui a pas plu. Elle n’était pas trop tentée d’y toucher, se demandant à quel genre d’autre spécialiste m’adresser, ce que je comprends ! Finalement, elle m’a envoyé voir une dermatologue, spécialiste des problèmes uniquement vulvaires (ah bon, ça existe "vulvologue" ?), car elle soupçonnait que j’avais en plus un "eczéma lichénifié". Jusque-là, tout allait bien ! Enfin… Je me suis un peu tracassée par tout ça, mais je me sentais en de bonnes mains et en sécurité.

A partir de là ….. On attaque !

Episode 1 - Le carcinome du Dr D

Je vais donc voir la vulvo-anusologue, elle me confirme que j’ai bien un méga lichen. Elle a la même réaction que ma dermato en voyant mon bouton :

Je me fais un peu engueuler car j’ai attendu trop longtemps, mais bon, pas grave, je pensais la même chose. Par contre, quand elle me dit :

Je lui ai assuré que je n’étais pas contorsionniste de métier … Elle s’est calmée. Et puis elle le regarde dans tous les sens (je suis en position gynéco, super agréable et hyper décontractante …), et finalement me dit

Elle me redemande plusieurs fois si j’ai bien compris ce qu’elle est en train de me dire. Oui, oui… je comprends… J’ai 55 ans, et pour ma génération le cancer est encore un couperet, une condamnation fatale. J’ai failli lui demander combien de temps … Et me suis senti un peu ridicule, alors je n’ai rien dit.

Donc, elle a fait la biopsie, et pendant que je reprenais un peu mes esprits :

Et puis elle m’a décrit tous le processus : examen par un comité, puis des rendez-vous, puis etc... Elle a ajouté :

Mais comment vont-ils faire ? Bon, on verra bien.

Et là j’ai entendu LA phrase, parce que ça faisait un moment que je ne disais plus rien :

Et la réponse dans ma tête a été : « Ah bon ? Parce que c’est une option ? ». Et en même temps, parce que dans nos petites têtes de patients la panique arrive vite : « Donc c’est grave à ce point-là ? ».

J’ai aussi eu droit à :

Très gentille, pleine de compassion devant la gravité de mon cas. Donc je suis rentrée chez moi… Au radar, sonnée. Et puis je n’avais qu’à m’en prendre qu’à moi, j’aurais dû y aller plus tôt, etc…

J’ai passé les 15 jours d’attente à me préparer, à l’annoncer à mes enfants, mes frères et sœurs, tenter de m’endurcir et faire face. Tout mon entourage a été super, me rassurant, me donnant du courage. Bon, vous voyez ce que je veux dire !

Et vient enfin au courrier une convocation pour un rendez-vous. Boum ! Je suis partie voir mon mari, parce que si j’avais encore un espoir que ça soit bénin, là j’avais compris. Je lui ai demandé de m’accompagner à la lecture des résultats.

Pas le courage d’y aller seule.

Nous sommes donc reçus avec nos têtes de circonstance, et immédiatement le Dr D nous saute dessus

À la fin, elle prend ma carte Vitale et me demande le nom de mon médecin traitant. Je donne donc votre nom, et lui dit qu’il faudrait peut-être que je vous tienne au courant de tout cela.

Je crois que j’en suis ressortie quasiment aussi sonnée que la première fois. Je ne comprenais plus rien, désorientée. Une bonne nouvelle, oui, oui, mais … ? L’aspect positif, c’est que j’ai pu commencer mon traitement au Dermoval contre le lichen, et que ça a été du vrai bonheur !

Episode 2 : "Touchez pas ! C’est moi qui fait !"

Donc, je vais à l’hôpital Saint-Machin … J’y vais avec mon fils cette fois, 22 ans, étudiant en 4ème année de médecine et justement en stage dans cet hôpital. Il a donc demandé à se libérer pour ne pas me laisser seule. Je crois qu’en plus que toute cette histoire a pas mal perturbé mes proches, même s’ils n’en disaient rien.

Après pas mal de galères administratives, on est reçus par le Dr V. Un contact bizarre. Elle regarde mon dossier et agresse brutalement mon fils

Elle me demande donc de m’installer, et pouf ! Change d’attitude : toute gentille, je n’étais plus une intruse mais sa patiente. Curieux, mais bon … Bonne nouvelle : elle ne voit pas mon vrai/faux carcinome ! Je tente de lui montrer avec mon doigt et là, j’ai commencé à rire intérieurement quand elle m’interrompt :

Elle me rassure, pense que ce n’est rien, que le traitement au Dermoval a eu un effet sur mon truc et l’a fait régresser, qu’il faut donc que je continue, mais qu’on doit quand même enlever ce qu’il en reste !

Dr V demande qu’on fasse des photos de mon trucmuche, et du lichen. Parce que pour les dermatos, m’explique-t-elle, les photos sont comme les radios pour les autres. Allez ! Je n’en suis plus à ça près …

Le photographe est très gentil. Le Dr V est venue lui donner ses consignes pour ce qu’elle voulait en photo. Mon entrejambe a été mitraillé en gros plan, et donc, ce jour, mes fesses et le reste sont devenus des stars …

On reprend RV pour 1 mois après, pour la suite du traitement et les résultats de ce qui aura été retiré lors de l’intervention.

3ème épisode : Le chirurgien pressé

Alors là … j’attaque le meilleur !

Une infirmière vient me chercher, me pose quelques questions en l’attendant, vraiment adorable, rassurante.

Le chirurgien arrive, pressé,

Quand je stresse je plaisante et je parle trop, mais j’ai réussi à ne pas répondre à voix haute … "Un bras ? Une jambe ?"

Mais là, il a commencé à m’angoisser :

Je lui assure que si, sûrement, qu‘il doit même y avoir plein de photos, des analyses …

Finalement, il trouve la lettre du Dr V, la parcourt vite et me dit

Je lui dis que les précédents médecins m’avaient mise en position gynéco, ou sur le côté, ce que je préférerais à tout prendre. Il opte quand même pour la position gynéco (mais c’est gentil d’avoir demandé)… Avec le recul, ça fait un peu cauchemar ce que j’ai vécu là …

Donc, je lui montre avec mon doigt et guide le sien.

Il me fait des piqûres d’anesthésie locale (aïe !), et dit à l’infirmière :

Et là … Je leur dit que cette fois, ça y est, j’ai peur ! Imaginez ma position, où on se sent un peu en état de faiblesse, et entendre ça…

Infirmière adorable, qui me faisait parler. Tout va bien pendant un moment. Les derniers points de suture ont été douloureux : l’impression que ça me tirait à l’intérieur de l’anus, ce qui m’inquiétait.

Bon, c’est fini. D’après lui ce n’est qu’un kyste, bénin, qu’il a retiré et donc pas d’inquiétude. Je le retiens un peu pour lui demander ce que je dois faire maintenant, s’il y a un pansement ?

L’infirmière lui fait remarquer que ce n’est pas facile dans la journée à l’extérieur… Pas de réaction. Bref ! Retour maison.

Quelques jours plus tard, j’ai commencé à avoir de gros problèmes pour aller à la selle. Au début, je trouvais cela normal vu l’opération, mais de jour en jour, la douleur augmentait au lieu de diminuer, je saignais de plus en plus, et il m’est devenu impossible d’éliminer. Je suis allée à la pharmacie leur demander quelque chose pour les ramollir, me souvenant que les opérés des hémorroïdes se « shootent » à l’huile de paraffine. C’est ce qu’ils m’ont donné, et ça a vraiment aidé.

Mais cette douleur me tracassait … J’ai donc, 3, 4 jours après l’opération, osé essayer de sentir ma cicatrice, les points, et là … le ciel m’est tombé sur la tête. Mon bouton, mon truc qui m’avait valu tout cela était toujours là, à côté de la cicatrice, en pleine forme, écroulé de rire ! Même pas eu !

Donc, je ne sais pas ce qu’on m’a fait, je souffre toujours lors des selles, il me semble que j’ai toujours des fils, je ne comprends pas …. Je ne sais pas quoi faire, et aujourd’hui je viens vous dire « Au secours Obi-Wan Kenobi, vous êtes mon seul espoir ! »

Je revois donc ma patiente, un peu penaude de ne pas m’avoir tenu au courant. Je lui explique que ce n’était pas à elle de le faire. Elle me prévient que son histoire va être un peu longue. Pas grave, j’avais du temps. Au fur et à mesure qu’elle me raconte tout cela, j’ouvre des yeux ronds, alternant stupéfaction et fou rire avec elle une fois rassuré sur la bénignité de sa lésion.

À chaque fin de « partie » Je pensais que c’était tout, mais non ! Il y avait une suite, et de pire en pire. Et puis je l’ai examinée.

En effet, la petite lésion verruqueuse initiale était toujours en place. En revanche, elle avait subi une excision cutanée empiétant sur la marge anale, assez conséquente, et les fils “résorbables” étaient toujours là, assez tendus. Leur ablation a soulagé la patiente. Je lui ai fait un dessin pour lui expliquer ce qu’on lui avait enlevé et je lui ai prescrit des laxatifs osmotiques.

Elle est revenue me voir un mois plus tard pour me raconter la suite...

Le second rendez-vous avec le Dr V était fixé peu de temps après vous avoir vu. Ce n’était pas un RV post-opératoire (il n’en a jamais été prévu), elle voulait juste vérifier l’état de mon lichen et me donner un traitement. Je n’y suis pas allée, et n’ai pas téléphoné pour annuler.

L’idée même de revenir, de revoir cette cinglée, d’avoir à lui expliquer que le chirurgien s’était planté et avait opéré à côté … Bref ! Non !

Un détail à ce sujet : je n’ai jamais eu aucun appel, aucun courrier, rien, me demandant pourquoi je n’étais pas venue, ni pour au moins me faire passer les résultats de l’analyse de ce qui a été retiré, ni pour tenter de fixer un autre RV.

Dans la série « rien à cirer »…

Et puis, 15 jours après, je reçois un appel téléphonique du Dr D (Celle qui prenait ma verrue pour un carcinome). Je ne décroche pas.

Elle me laisse un message à partir de son téléphone portable, assez sèche, me disant qu’il est urgent qu’elle me parle, qu’elle n’a aucune nouvelle mais a eu mes résultats d’analyses (?). Rien de grave, mais…

Devant l’insistance de mon mari, qui préférait quand même savoir, je la rappelle. Je le fais aussi car je pensais naïvement que c’était enfin l’appel que j’attendais suite à mon RV manqué. Ah oui : elle me précisait dans son message de la rappeler sur son numéro fixe au cabinet, et d’oublier son numéro de portable, “qui était personnel ”. Et comme je suis … comme je suis, c’est ce que j’ai fait.

Donc, je rappelle sur le fixe. Très sèche au début :

J’ai réussi à stopper le flot de parole, et je lui ai tout raconté…

Elle m’a dit qu’elle était « anéantie » par ce qu’elle entendait. Et voici ce qu’elle m’a raconté :

Toujours au téléphone je lui ai demandé si elle se souvenait où était mon bouton :

J’ai refusé d’y aller (fière de moi !), et elle m’a dit qu’elle allait donc m’envoyer par la poste mes résultats ainsi qu’un traitement contre l’herpès et surtout de continuer le Dermoval contre le lichen.

Juste une question : comment je sais si j’ai de l’herpès ? Bref, je n’ai pas eu à me poser le problème puisque le courrier n’est pas arrivé. En attendant, je continuais le Dermoval, puisqu’elles m’avaient dit toutes les deux qu’il fallait en mettre tous les jours pendant au moins 3 mois, mais du coup en m’inquiétant un peu…

Début septembre arrive, avec un nouveau coup de fil, toujours avec son portable, du Dr D, que je prends cette fois. Rien d’important, elle n’avait juste pas bien noté mon adresse et le courrier lui avait été retourné. Elle me redemande de revenir, je re-refuse, et cette fois j’enregistre son numéro de portable … On a les toutes petites vengeances que l’on peut !

J’ai bien reçu son courrier, mes analyses que je vous ai données, et l’ordonnance.

Plus de nouvelles à ce jour.

Il m’arrivait d’avoir un peu mal encore, et je ne savais pas du tout ce qu’il fallait que je fasse, ni quand, ni ce que j’avais. Il m’était arrivé d’oublier un peu le Dermoval certains jours, est ce que c’est embêtant ? D’un autre côté, il ne faut surtout pas en mettre si c’est de l’herpès… Donc ? J’ai quoi ? Je fais quoi là ?

Je suis revenue vous voir, vous m’avez examinée, bien expliqué ce que je devais mettre et dans quel cas, et surtout… Que j’allais très bien !

Le petit bouton est toujours là mais c’est certainement une petite verrue, bénigne, et je sais comment agir selon démangeaison, brulure etc … Et surtout : on le laisse tranquille !

Ceci dit, je suis très en colère et encore meurtrie. Non seulement pour les souffrances physiques inutiles, mais aussi émotionnelles : Annoncer un cancer à quelqu’un sans poser aucune question sur son état psychique, ou son entourage… Et sans aucune assurance que ça en soit un !

Pour info, manque de bol, j’ai justement fait une grave dépression il y a quelques années, médicaments arrêtés uniquement en 2009, et je suis en couple depuis 2010 après plusieurs années seule avec mes enfants. Je ne sais pas comment j’aurais fait face à tout cela à l’époque...

Mais maintenant, je répète : JE VAIS BIEN !!!

Épilogue

J’ai accepté de publier l’histoire de cette patiente parce que je la trouve exemplaire. J’aimerais qu’elle soit distribuée à tous les étudiants en médecine, pour qu’ils ne se comportent jamais aussi mal avec leurs patients dans leur exercice futur.

L’empathie ne fait pas partie des critères de sélection des médecins et c’est vraiment dommage, parce que ce serait techniquement possible. Il nous faut certes des techniciens, mais l’humanité qui entoure la technique n’est pas négociable.

Cette histoire démontre également l’intérêt d’informer le médecin traitant à toutes les étapes de la prise en charge d’un patient confronté à un problème inquiétant. Nous sommes souvent de bons amortisseurs de l’angoisse. J’ai bien compris que l’inquiétude de voir certains patients ne pas se soucier d’éléments préoccupants pousse certains médecins à leur faire peur pour les motiver. Mais cette explication ne justifie en aucun cas ce manquement à l’éthique de notre profession .



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