Accueil Coups de coeur, coups de gueule Libéralisation du transport des malades : typique de la fausse bonne idée
Publié le
10 janvier 2013

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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Libéralisation du transport des malades : typique de la fausse bonne idée
Certaines économies peuvent coûter très cher

"Pour chaque problème complexe, il existe une solution simple, évidente, et fausse".

H.L. Mencken

Les chauffeurs de taxi sont furieux car les agences régionales de santé souhaitent lancer des appels d’offre pour économiser sur le transport des malades.

Certes, le budget est conséquent : 3 milliards d’euros. Mais est-ce une excuse pour faire n’importe quoi ? Je vais vous expliquer pourquoi ce serait à la fois dangereux, coûteux pour la collectivité et douloureux pour les malades. Bref, ce serait une grave erreur sociale, économique et humaine.

Quand on me demande de définir ce qu’est un médecin généraliste, je dis que c’est un chauffeur de taxi bac +10. Nous avons beaucoup de points communs avec les taxis : Beaucoup d’heures de travail, forte productivité, fort individualisme. C’est à ce titre que je me permets de parler d’un problème qui paraît plus économique que médical.

Une solution forcément plus coûteuse

Comment puis-je affirmer que cette libéralisation sera forcément coûteuse à moyen terme ? Tout simplement parce qu’un chauffeur de taxi libéral est la solution la plus économique pour faire le job. Il travaille bien plus de 35 heures pour un revenu modeste. Pas d’arrêt maladie, pas de congés payés, pas de primes. Il gère et finance son matériel. Il ne génère pas de frais administratifs inutiles.

Il est impossible de produire la même quantité de transports au même coût avec des chauffeurs salariés. Le problème est identique à celui des dispensaires médicaux en faillite qui ne peuvent payer leurs salariés avec les honoraires versés par la sécurité sociale. Seuls des médecins libéraux peuvent s’en sortir avec des tarifs aussi bas.

Donc, une entreprise qui répondrait à l’appel d’offre d’une agence régionale de santé ne pourrait fournir les mêmes prestations pour un coût inférieur, même en payant ses chauffeurs au SMIC. Seule une dégradation de la qualité des transports en regroupant les patients dans des minibus pourrait diminuer les coûts.

À supposer que ce regroupement soit suffisant pour abaisser suffisamment les coûts (ce qui reste à prouver) nous allons voir que cette solution sera très douloureuse pour les patients et probablement dangereuse.

En pratique, il se passera ce qui se passe toujours dans ces situations : de grands groupes proposeront initialement des prix cassés et travailleront à perte pour gagner les marchés. Une fois les taxis libéraux mis en faillite et leurs licences rachetées à bas prix, ces groupes en situation de monopole feront remonter les tarifs au delà du coût actuel. Les agences sanitaires devront suivre faute de concurrence et feindront de ne plus se souvenir de leurs responsabilités face à ce désastre économique.

Une solution douloureuse

Regrouper des patients dans le même véhicule peut paraître logique. C’est méconnaître la réalité du terrain. Un tel regroupement est très difficile, tant les aléas et les retards hospitaliers sont monnaie courante.

Cela suppose de faire attendre des heures dans des couloirs des patients mal synchronisés. Attendre deux heures après une chimiothérapie alors que l’on est nauséeux et impatient de rentrer chez soi est une torture. Arriver en retard à sa consultation car le patient co-transporté n’était pas prêt génère un stress dont les malades se passeraient bien.

Enfin, quand on est malade et fragile, savoir que l’on peut compter sur son chauffeur de taxi habituel est sécurisant et rassurant, surtout quand on est âgé ou dépendant. Cet aspect humain non pris en compte est fondamental.

Une forte dégradation du service sera inéluctable. Je doute qu’elle ait été prise en compte.

Une solution dangereuse

Parmi les personnes transportées, de nombreuses personnes âgées sont un peu désorientées. Le chauffeur de taxi régulier est autant un aidant qu’un transporteur. Son rôle en tant que personne humaine est capital et bien sûr sous-estimé par les administratifs qui pondent ce genre de projet.

Ce sont les mêmes administratifs qui croient que les aides-soignantes et les infirmières sont interchangeables et qu’une intérimaire apporte la même qualité de prestation qu’une soignante affectée à demeure au même service hospitalier.

Si cette libéralisation est mise en place, elle finira par coûter plus cher, ajoutera de la souffrance inutile à celle provoquée par la maladie et provoquera des accidents, eux-mêmes source de coûts supplémentaires.

Qui a le pouvoir d’empêcher ce désastre ? Marisol Touraine ?

Madame la Ministre, arrêtez tout ça. Pas tant pour les taxis que pour les malades et pour les comptes sociaux.

Et puis un peu aussi pour les taxis. Après les déserts médicaux, ne créez pas de déserts des transports.

Et les abus ?

Il est possible que la prise en charge des transports par l’assurance-maladie donne lieu à des abus. A Paris, ce n’est pas le cas, au point que les taxis conventionnés sont très difficiles à trouver. Quoi qu’il en soit, l’existence d’abus n’a pas de rôle dans le choix de libéraliser ou non les transports de malades. Les groupes savent tricher aussi bien et souvent mieux que les libéraux isolés.

Si l’on veut lutter contre les abus de transport, il suffit d’aller sur le terrain et de faire des audits non programmés. Une fois par an et par taxi suffit généralement pour détecter les brebis galeuses.

Edition du 1/3/2013 : le gouvernement à renoncé à son projet. Je m’en réjouis. Si j’ai pu participer à cette prise de conscience, j’en suis ravi.



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