Accueil Avenir de la médecine générale Je fais un des plus beaux métiers au monde : je suis médecin de famille
Publié le
3 août 2013

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Auteur :
Dr Dominique Dupagne

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Je fais un des plus beaux métiers au monde : je suis médecin de famille

Ce titre pourrait paraître provocateur, alors que les étudiants français se détournent massivement de la médecine générale, mais je suis sincère. Mes 25 ans d’exercice, loin de me lasser, confirment le bien-fondé de mon choix de spécialité.

Entendre mes patients et mes amis parler de leur vie professionnelle me conforte dans l’idée que j’ai beaucoup de chance. Certes, j’exerce mon métier dans des conditions privilégiées, et c’est d’ailleurs pourquoi j’ai longtemps hésité avant d’écrire ce billet, mais les USA ont porté un noir à leur présidence et le conseil national de l’Ordre des médecins a élu pour la première fois à sa tête un médecin généraliste, un vrai, un médecin de famille en exercice. Cet évènement important sur le plan symbolique m’a poussé à sortir de la discrétion que je m’étais imposée jusqu’ici sur mon exercice personnel.

La médecine touche à ce qu’il y a de plus précieux : la santé et la vie. Comme le répète Woody Allen, Tant que l’homme sera mortel, il ne pourra être totalement décontracté. Certes, les accoucheurs, les chirurgiens, et d’autres spécialistes vivent également des moments intenses sur le plan humain, mais la médecine générale permet de construire auprès des familles une relation permanente et multigénérationnelle spécifique. Les médecins généralistes ont obtenu récemment leur reconnaissance en tant que spécialistes dans leur discipline : leur savoir n’est pas une simple addition de connaissances parcellaires issues des autres spécialités médicales. C’est une vision globale de la santé de l’individu qui allie une connaissance médicale horizontale et une connaissance verticale de chaque famille. C’est une capacité d’arbitrage entre des spécialistes qui voient chacun midi à leur porte face à un patient atteint de maladies diverses et intriquées. C’est aussi un savoir exclusif dans certains domaines qui concernent les dépistages, les aides à la personne et le “premier recours” face aux urgences. Ce savoir exclusif fait l’objet d’une formation spécifique d’une durée équivalente à celle des autres spécialistes.

Ce qui fait pour moi la spécificité de la médecine générale, c’est la connaissance de l’environnement du patient : son cadre de vie et ses interactions familiales ou professionnelles. La connaissance de l’individu sorti de son milieu est borgne, c’est pourquoi je suis attaché au titre de “médecin de famille” que je préfère à celui de “médecin généraliste” qui nie sémantiquement toute spécificité à celui ou celle qui le porte. Le médecin de famille est un spécialiste de la famille, de ses membres, de ses interactions, de ses secrets, de son passé, de ses plaies plus ou moins refermées. Je suis le référent de familles entières, qui ne feront jamais rien d’important concernant leur santé sans me consulter. Cet avis aura pour mes patients plus de poids que celui de n’importe quel spécialiste, fût-il bardé de titres prestigieux ou auréolé de gloire médiatique. C’est un rôle prestigieux et exigeant qu’il faut s’efforcer de mériter dans la durée, mais qui apporte beaucoup de sens et de valorisation professionnelle.

Mon métier est valorisant

Il m’arrive, quasiment au quotidien, de résoudre un problème important chez un de mes patients, soit par la parole, soit par une prescription. Quand c’est par la parole, le retour est immédiat : les mots prononcés par celui où celle que je viens d’aider et certaines poignées de main sur le pas de la porte transmettent des émotions intenses. Il n’est pas exceptionnel que certaines patientes fassent mine de m’embrasser (chose que je n’accepte que chez les plus âgées...). Ces comportements n’ont rien de spécifique à mon exercice personnel et sont décrits par de nombreux généralistes.

Mon métier est intense

Des souffrances d’une grande violence sont déversées sur mon bureau. On pleure beaucoup chez le médecin de famille. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais informatisé mon fichier de patients : je me vois mal taper au clavier les mots de ceux qui me racontent un viol, des pulsions suicidaires ou la tristesse d’une séparation [1].

Je suis celui qui révèle à des gens jeunes qu’ils sont séropositifs pour le HIV, mais je suis aussi celui qui explique à l’inquiet qu’il n’a rien, au cancéreux qu’il est guéri, ou qui confirme à la femme désespérée qu’elle est enfin enceinte.

J’ai parfois les larmes aux yeux face à certains patients. Je ne m’en cache pas, cela fait partie de la beauté du métier. Les enfants sont très forts pour ça, avec leurs questions ou remarques ingénues que les convenances n’ont pas filtrées.

Mon métier est utile

Lorsque des amis ou des patients me décrivent leur métier, suis frappé par l’inutilité ou l’absurdité de certaines fonctions, voire par la frontière ténue qui sépare leur activité de l’escroquerie en bande organisée.

Le médecin de famille n’a pas ces doutes, ou en tout cas rarement. L’essentiel de son temps de travail consiste à résoudre des problèmes réels ou à protéger ses patients de risques avérés. Bien sûr les escrocs existent comme au sein de toute profession, mais mon propos ne concerne que les médecins de famille honnêtes et qui s’efforcent de tenir à jour leurs connaissances.

En dehors de la paperasse, somme tout assez limitée, je passe mon temps à produire du travail utile. Je ne me disperse pas en réunions stériles ou en procédures stupides. Une fois ma journée terminée, j’ai le sentiment d’avoir vraiment servi à quelque chose. J’ai eu l’occasion de pratiquer d’autres métiers et je n’ai jamais ressenti cela.

Mon métier est varié

Un des grands attraits de la médecine de famille est la variété des situations rencontrées et des problèmes gérés. Je n’aurais pas pu exercer une spécialité conduisant à des actes répétitifs et standardisés.

Dans une même journée, je pratique tour à tour la pédiatrie, la psychiatrie, la cardiologie, l’assistanat social, la rhumatologie, la gériatrie, la démarchologie... Je ne m’ennuie jamais et je rencontre régulièrement des situations totalement nouvelles après 25 ans d’activité. Les jeunes médecins qui s’installent en libéral ne réalisent pas toujours qu’ils vont sans doute exercer la même fonction, le même métier, au même endroit pendant 35 ans. Les premières années passent vite car elles sont consacrées à la constitution de la clientèle, mais la lassitude de la quarantaine est redoutable. Quel cadre supérieur n’a pas la bougeotte après 15 ans au même poste ? La médecine de famille apporte heureusement l’une des activités médicales les plus variées et évolutives.

Après 25 d’activité, je tutoie beaucoup de mes patients, non par familiarité, mais parce que je les ai connus enfant. Leurs problèmes de santé évoluent avec le temps et je vieillis avec eux. Ce comportement m’avait surpris quand j’étais médecin remplaçant, jusqu’à ce que je comprenne que le médecin qui tutoyait ses jeunes patientes les connaissaient depuis 30 ans. Je constitue un élément important de la famille.

Je suis maître chez moi

En tant que médecin libéral, je jouis d’une rare liberté, à une époque où la majorité des tâches sont normalisées, policées, organisées, harmonisées, certifiées...

Je travaille comme je l’entends, au rythme que j’ai choisi. Point de supérieur hiérarchique pour m’imposer une méthode de travail, des horaires ou des dates de vacances. Aucun risque de voir débarquer un chef caractériel. Si je râle parfois face à certaines contraintes administratives, je reste conscient de la lourdeur de celles qui sont imposées aux salariés ou aux autres professionnels, du bâtiment par exemple.

Mon métier présente une autre caractéristique très enviable, bien rare à notre époque : je n’ai aucune chance de perdre mon travail ni de voir diminuer mon activité. Comme l’immense majorité des autres médecins de famille, je travaille à saturation : mon activité n’est limitée que par le temps que je lui consacre [2]. Plus je vieillis, plus j’ai de travail et plus je suis recherché ! Cette valorisation de l’expérience peut durer au delà de 70 ans (si je le souhaite).

Contrairement aux commerçants qui n’ont pas le droit de refuser des clients (le refus de vente est illégal), je suis libre de me récuser sans justification face à un patient avec lequel je ne m’entends pas. J’ai décidé il y a 9 ans d’arrêter de prendre des nouveaux patients : le délai pour obtenir un rendez-vous était monté à 8 jours, ce qui est difficilement compatible avec la fonction de médecin de famille. C’est une des meilleures décisions professionnelles que j’ai jamais prises ! Je ne soigne que des patients et des familles que je connais de longue date. Notre relation est forte et stable. Je peux les voir dans les 48 heures et souvent le jour même. Le taux de rendez-vous non honorés est passé de 10 à 1% et cette décision a donc augmenté mes revenus. Je me consacre donc exclusivement à ceux qui m’ont fait confiance quand j’étais un jeune médecin sans réputation. Je trouve cela très sain. Peu de professions et même de spécialités médicales peuvent se le permettre. Je conseille à tous mes confrères médecins de famille de faire de même lorsqu’ils arrivent en saturation d’activité.

L’immense liberté dont nous jouissons dans le choix de nos méthodes de travail, de nos horaires et de la sélection de nos patients est un luxe que certains de mes confrères désabusés finissent pas oublier, alors qu’elle compense largement à mes yeux les contraintes administratives et comptables de l’exercice libéral. Être maître chez soi n’a pas de prix.

Malheureusement, je suis un dinosaure

Comme je vous le disais en préambule, j’ai hésité avant de publier ce billet, car je bénéficie de conditions de travail peu représentatives de l’exercice de mes confrères.

Travaillant dans une grande ville, je bénéficie de l’existence de médecins urgentistes se déplaçant jour et nuit. Je gère donc très peu d’urgences à domicile et je dors paisiblement la nuit. Je n’ai aucune chance d’être réquisitionné par les gendarmes pour assurer une permanence de nuit après un journée de travail, comme cela arrive à certains de mes confrères ruraux.

J’aime prendre mon temps avec mes patients : je donne un rendez-vous toutes les demi-heures. Cette pratique est peu compatible avec les 23 euros alloués par l’assurance maladie pour une consultation. Par chance, je me suis installé à une époque où les généralistes pouvaient encore choisir le 2e secteur conventionnel et fixer librement leur honoraires. J’ai donc aligné les miens sur ceux des vétérinaires parisiens, tout en restant en très en deçà de ce qu’un médecin du travail facture aux entreprises [3] : je demande 50 € pour une consultation et 75 € pour une visite à domicile [4]. Ces tarifs sont donc supérieurs au double de ceux de la convention médicale française. Toutes mes consultations ne durent pas une demi-heure : certaines ne dépassent pas 10 mn, d’autres peuvent en durer 50, c’est une moyenne.

Le temps ! Voici un autre luxe qui manque à la majorité des médecins de famille. Certains confrères le prennent quand même et travaillent lentement pour 23 €, mais souvent au prix d’horaires peu compatibles avec une vie familiale harmonieuse. Cette pratique est "invendable" à une génération de jeunes médecins qui ont vu naître les 35 heures.

L’activité que je vous ai décrite est donc peu représentative de la médecine de famille telle qu’elle est accessible aux jeunes médecins qui s’installent actuellement, mais cette situation est heureusement transitoire. La convention médicale est intenable sur la durée du fait des déficits sociaux colossaux qui s’accumulent d’année en année. L’Assurance-maladie va bientôt exploser faute de financement [5]. Dans un système de santé dérégulé, l’activité des médecins de famille sera plus calme, peut-être trop... Mais contrairement à d’autres professions, je ne pense pas que nous serons condamnés à la faillite, la santé constituant un besoin fondamental.

Quels que soient les drames économiques qui nous attendent, la beauté et la polyvalence du métier de médecin de famille resteront intactes, je pense même qu’elle y gagnera. Ce qui sera dur, car nous n’y sommes pas formés, ce sera de gérer l’insolvabilité de certains de nos patients. Nous reviendrons malheureusement à ce qui se pratiquait au début du XXe siècle : des honoraires variables en fonction des revenus présumés et des paiements en nature.

Tout ceci me conduit à tenir à mes jeunes confrères un discours optimiste pour la médecine de famille : pensez à long terme lors du choix de votre spécialité ! Non seulement la médecine de famille est un des plus beaux métiers qui soient, mais c’est aussi un métier sûr face au chaos financier qui s’annonce et qui va bouleverser le paysage médical européen. La majorité des chirurgiens esthétiques devront changer de métier ou émigrer ; d’autres spécialités verront leur activité s’effondrer. Au contraire, la médecine générale, la chirurgie viscérale et l’obstétrique deviendront des spécialités recherchées, alors qu’elles n’attirent pas grand monde actuellement, car elles sont incontournables.

Internet est aussi une variable à prendre en compte : un médecin doté d’une bonne formation générale et d’un ordinateur connecté voit sa compétence considérablement augmentée par l’accès à des connaissances illimitées. Certes, le médecin spécialiste dispose d’une expérience irremplaçable, mais le champ des situations où elle restera indispensable va se réduire. Les médecins de famille ne seront d’ailleurs pas épargnés par ce phénomène d’extension de compétence face à des patients qui assureront eux-mêmes le suivi de leur pathologie chronique au contact ce patients-experts.

Chers futurs confrères, au moment de choisir votre spécialité, voyez loin. Soyez prudent(e)s face à certaines spécialités dont l’avenir n’est pas aussi sûr qu’il y paraît. Reconsidérez votre opinion sur la médecine de famille en faisant abstraction de sa triste situation actuelle. Vous allez exercer votre métier pendant plus de 35 ans et la médecine de famille est une médecine d’avenir !

PS : chers confrères généralistes blogueurs, installés ou remplaçants, si vous avez écrit un ou plusieurs billets où vous décrivez votre plaisir d’exercer votre métier, y compris dans des conditions très différentes des miennes, postez le(s) lien(s) ou les textes en commentaire sous l’article.

PS : suite à quelques critiques, sans doute liées à une rédaction maladroite de ma part, je précise que ce billet parle bien d’un d’un des plus beaux métiers au monde, décrit à partir de ma pratique, mais en aucun cas d’un des meilleurs médecins au monde ! Je suis un médecin de famille plutôt banal, axé sur l’écoute et le dialogue plus que sur une compétence médicale étendue ou des connaissances techniques (toutes aussi importantes). Il s’agit juste un choix personnel et je ne m’érige pas en modèle.

Notes

[1] Bien évidemment, je ne ferai pas le même choix si je devais m’installer maintenant. Je trouverais un système pour prendre des notes manuscrites et je les recopierais sur mon ordinateur en fin de consultation.

[2] Cette situation assez spécifique à la France est liée à un politique absurde de limitation des médecins formés depuis 30 ans et à une importante captation des jeunes généralistes formés par des postes administratifs salariés.

[3] Cette comparaison ne constitue nullement une critique de mes confrères médecins du travail. Leur consultation est facturée entre 70 et 100 € aux entreprises.C’est le prix du marché "libre". Cela montre à quel point le tarif conventionnel est sous-évalué.

[4] Paradoxalement, je suis un médecin économique pour la collectivité : il est plus facile de prescrire peu quand on a le temps d’expliquer pourquoi les médicaments ne sont pas nécessaires, et l’assurance-maladie ne subventionne pas mes charges sociales personnelles, contrairement à celles des médecin en secteur 1.

[5] On attribue souvent le déficit de l’assurance maladie à un excès de dépenses. Ce n’est pas le cas, la France consacrant un pourcentage de son PIB à la santé identique à celui de ses voisins allemands ou suisses. Le déficit provient d’une insuffisance des recettes. Un taux d’emploi identique à celui des années 70 permettrait l’équilibre des comptes de l’assurance-maladie.



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