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Alzheimer et tranquillisants, un lien de causalité inventé par les journalistes

L’information fiable doit désormais être recherchée ailleurs que dans la presse traditionnelle

jeudi 6 octobre 2011, par Dominique Dupagne

Dans son numéro d’octobre, la revue Sciences et Avenir, habituellement de bonne tenue, s’est faite rouler dans la farine par un chercheur français.

Elle a titré sur un lien de causalité entre la prise de tranquillisants (famille chimique des benzodiazépines) et la maladie d’Alzheimer.

Du fait de la réputation de la revue de vulgarisation scientifique, le reste de la presse a repris l’information, parfois en la déformant pour en étendre la portée à d’autres médicaments.

Où est l’erreur ? Dans la méconnaissance d’un phénomène statistique élémentaire : la difficulté de transformer un lien statistique en relation de cause à effet.

Quelques exemples simples permettent de mieux comprendre. Pour chacun d’entre-eux, je vous indique le fait statistique, l’interprétation fausse qui peut être tentante et la réalité qui sous-tend réellement le lien constaté. À chaque fois, un facteur non pris en compte, appelé facteur confondant, vient fausser l’analyse et explique souvent à lui seul le lien statistique constaté.

- Fait : les voitures rouges provoquent plus d’accident que les voitures blanches.
- Interprétation fausse : la peinture rouge rend les voitures dangereuses
- Facteur confondant : les gens qui achètent des voitures rouges roulent plus dangereusement.

- Fait : les femmes qui vont à la messe tous les jours font 50% de cancer du sein en plus que celles qui n’y vont jamais.
- Interprétation fausse : l’eau bénite est cancérigène.
- Facteur confondant : les femmes qui n’ont pas eu d’enfant sont exposées à un risque supérieur de cancer du sein, ce qui est le cas des religieuses catholiques.

- Fait : les gens qui vont voir plus de 10 fois leur médecin dans l’année ont une espérance de vie deux fois inférieures à ceux qui y vont moins de 3 fois.
- Interprétation fausse : les médecins sont des gens dangereux.
- Facteur confondant : les gens qui tombent malades consultent plus souvent.

- Fait : le chômage augmente quand les feuilles des arbres tombent.
- Interprétation fausse : tout et n’importe quoi, je vous laisse choisir.
- Facteur confondant : les feuilles tombent en septembre, qui est également le mois où les jeunes diplômés arrivent sur le marché du travail..

Evident me direz-vous ?

Je vous laisse réfléchir à celle-ci, la solution est dans la note de bas de page

- Fait : les femmes sous contraception orale ont deux fois plus de cancers du col de l’utérus que celles qui n’utilisent pas de contraceptifs.
- Interprétation fausse : la pilule est cancérigène.
- Facteur confondant : [1].

Pour en revenir à nos tranquillisants qui provoqueraient la maladie d’Alzheimer, l’erreur est la même : ne pas comprendre qu’il existe des facteurs confondants.

C’est ennuyeux pour une revue scientifique.

S’agissant de pharmacoépidémiologie, l’étude du Dr Bégaud ne permet de faire que des hypothèses. En aucun cas d’en tirer des conclusions. Pour savoir vraiment si les tranquillisants favorisent la maladie d’Alzheimer, il faudrait monter un travail scientifique spécifique pour éliminer les facteurs confondants, par exemple l’attribution par tirage au sort d’un somnifère de la famille ou non des benzodiazépines dans deux groupes de sujets insomniaques pendant plusieurs années.

Le titre de Sciences et Avenir est scientifiquement faux, et socialement dangereux

En effet, si les tranquillisants sont encore beaucoup trop largement employés, ils sont parfois utiles, voire indispensables. La vie moderne n’est pas simple pour tout le monde et ils constituent souvent un recours préférable à l’alcool, le plus vieux des anxiolytiques, pour supporter l’insupportable ou pour faire face à une anxiété pathologique et paralysante.

Rien ne permet en 2011 d’affirmer que les tranquillisants favorisent la maladie d’Alzheimer. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a une association statistique entre leur prise et la survenue de la maladie. Il suffirait pour l’expliquer que les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer, avant qu’elle ne se déclare, se résument à une angoisse, améliorée par la prise de tranquillisants. La consommation de ces médicaments constituerait alors un marqueur précoce de l’entrée dans la maladie et non une cause. De même que la prise d’antalgiques est un marqueur de la douleur et non sa cause.

Je ne rentre pas plus dans les détails techniques, un excellent article à colligé les insuffisances de ce dossier :

http://www.docbuzz.fr/2011/10/01/123-benzodiazepines-et-alzheimer-les-contre-verites-de-la-presse-francaise

Nous avons donc une presse traditionnelle, professionnelle et parfois subventionnée, qui a publié n’importe quoi sur un sujet scientifique, et un blog qui est le seul à apporter un information valable. Ce n’est pas la première fois, et certainement pas la dernière. À l’heure où le journalisme professionnel s’interroge sur son avenir, je lui suggère de se concentrer sur ce qui devrait être sa force : la fiabilité des informations diffusées. Nous avons été passablement échaudés par la couverture de l’épidémie de grippe A/H1N1

Certes, dans une dépêche Reuters, le Dr Bégaud a critiqué le titre de Sciences et Avenir, mais le mal est fait, l’angoisse est chez les patients.

Certes, cela me permettra plus facilement de mettre en garde des gens qui sont accrochés à leur petit Temesta du soir ou de justifier le refus d’une prescription initiale. Mais en général, je n’aime pas utiliser de fausses informations pour convaincre mes patients, même si la cause est bonne.

Ce qui est sûr, ce que depuis une semaine, j’ai tous les jours des appels de patients affolés par ce qu’ils ont lu ou entendu à propos de cette rumeur. Certains ont arrêté net leur traitement et sont en pleine décompensation anxieuse. Je n’ai pas de patients traités par benzodiazépine pour une épilepsie (c’est une de leurs indications) mais imaginez l’impact d’un arrêt du traitement par ces patients...

Ce qui m’irrite le plus dans cette histoire, c’est que par coïncidence, j’ai participé début septembre à une émission scientifique avec Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir. Mon sujet était exactement la mauvaise interprétation des statistiques médicales par les journalistes.

Ecoutez Dominique Leglu à 4’15’’ commenter mon intervention. Elle parle de l’importance de la source et du problème des rumeurs. Quelle source ? L’étude du Dr Bégaud n’a pas été publiée, et ne le sera sans doute jamais dans une revue de qualité du fait de sa médiatisation dans la presse grand public.

Comment peut-on à ce point faire le contraire de ce que l’on dit, surtout quand on est une vraie scientifique comme Dominique Leglu ?

Ajout : une mise au point de Jean-Daniel Flaysakier qui enfonce le clou.
http://www.docteurjd.com/2011/10/06/alzheimer-langoisse-mediatique-des-anxiolytiques


[1Le facteur confondant est le suivant : le cancer du col est lié à des virus transmis par voie sexuelle. Le risque augmente avec le nombre de partenaires différents. Les femmes sous contraception ont plus de partenaires différents que celles qui n’en n’utilisent pas. La pilule n’y est pour rien.

Messages

  • Docteur

    Au vu de la derniere etude pensez vous que le risque alzeimer-benzodiazepine est reel ou non ? Par rapport a votre article de 2011.

    Mon psy m a balance ca et on peut dire que ca me fait flipper un peu

    J ai refait le message vu les fautes.

    Merci

    • Bonjour
      Cela reste d’actualité. Dans la nouvelle publication citée partout, les auteurs précisent que leur observation ne permet aucun lien de cause à effet. Les journalistes ont juste recopié la dépêche d’agence.

      http://www.bmj.com/content/345/bmj.e6231

      "Benzodiazepines could also be seen as an early risk marker for dementia that might highlight a particular at risk background in patients, but without playing any causal role in the occurrence of the disease. For example, persistent anxiety in middle age has been shown to be associated with a greater risk of dementia in elderly people.43 Hence, benzodiazepine use may be a marker of this scenario and might help to identify people at increased risk of, and not already on the causal pathway leading to, dementia. However, in our study, two observations argue against this hypothesis : the strength of association did not increase across the five cohorts of new users (which would be expected in the event of reverse causation, as the time from benzodiazepine use to development of dementia is shorter), and the association between new use of benzodiazepines and dementia increased after about seven years of follow-up (fig 3⇑). However, reverse causation cannot be entirely ruled out as an alternative explanation of our findings."

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