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Tonton chez les soviets

vendredi 4 mai 2012, par Dominique Dupagne

Quand j’étais adolescent, Tintin m’impressionnait car, où qu’il aille pendant ses vacances, il rencontrait toujours une "affaire" à résoudre. Vous me pardonnerez de me comparer au célèbre reporter, mais c’est exactement ce qui m’est arrivé pendant mes vacances.

Je viens de passer quelques jours dans la charmante bourgade de St-Clément des Baleines, sur l’île de Ré.

Comme presque partout, on y trie ses ordures. Depuis 10 ans, il existe une déchèterie plutôt bien fichue, avec une benne par type de produit et un personnel serviable pour aider les estivants peu familiers avec la routine locale.

Une voisine m’apprend qu’une nouvelle procédure vient d’être mise en place : il faut désormais une carte magnétique pour accéder à la déchèterie. Ah bon, mais pourquoi donc ? Elle n’en sait rien, mais une chose est sûre, il faut se rendre à la ville voisine, St Martin, dans un service de l’administration communale. J’apprends en téléphonant à la mairie qu’il faudra me munir d’un justificatif de domicile et de la carte grise de ma voiture. En effet, pour rentrer dans la déchèterie, il faut la carte magnétique, et la voiture associée à la carte !

Ma voiture ? Mais cette maison familiale est remplie de personnes différentes et d’amis qui se succèdent pendant l’été avec bien sûr des voitures différentes. Comment allons nous faire ? La pauvre employée de mairie me bafouille que la carte peut-être associée jusqu’à 10 voitures. Il faudra envoyer autant de copies de leurs cartes grises à la mairie. Je sais qu’il ne sert à rien d’accabler cette pauvre femme, qui doit passer des moments difficiles au téléphone depuis quelques mois. Je décide donc de mener mon enquête.

Je me rend en bicyclette à la déchèterie, et je trouve une première trace de ce que je craignais ; le démon est passé par là :

Un sympathique jeune homme sort du cabanon sur lequel le panneau est fixé. Je l’interroge
- Il paraît qu’il faut une carte magnétique pour rentrer désormais ?
- Oui, depuis le premier janvier.

En effet, il me montre la barrière électrique rutilante qui ferme la rampe d’accès aux bennes.

- Mais comment fait-on lorsque l’on vient juste en vacances ou en location ?
- Oui... C’est un problème, on a beaucoup de gens qui râlent.
- Et ils font comment ?
- Certains déposent leurs encombrants ou leurs végétaux sur les bords des routes, comme avant...
- Comment a-t-on abouti à une telle absurdité ?
- En fait, il paraît que c’est à cause des professionnels. Normalement, ils payent pour déposer leurs déchets et gravats. Mais il y eu des abus et certains se faisaient passer pour des particuliers.
- Ah bon ? Mais vous qui travaillez là en permanence, vous deviez les repérer facilement, non ?

Attention, c’est là que ça devient orwellien

- Euhh, en fait non, on ne peut pas.
- Pourquoi ?
- Parce que l’on nous change de déchèterie toutes les semaines...
- Pardon ?
- On ne reste pas plus d’une semaine sur la même déchèterie, pour éviter que l’on puisse créer des liens d’amitié ou s’acoquiner avec les gens...

Superbe non ? Cette histoire est typique de la Démarche Qualité, telle que je la stigmatise dans la Revanche du Rameur : toujours partir du principe que l’agent de terrain est un incapable et un escroc potentiel. Créer des procédures qui le privent de tout initiative. Constater le bazar induit, bien pire que la situation antérieure. L’attribuer à la résistance au changement des personnels et accentuer le contrôle qualité !

Cette histoire est digne de la fable de la cuillère.

Elle illustre parfaitement un livre remarquable que je viens de terminer : La Fabrique de la Défiance.

Messages

  • Une autre explication m’est venue à l’esprit : un tel fichier associant des adresses avec des catégories de véhicule permet de caractériser le pouvoir d’achat des habitants. Voici un précieux fichier dont la valeur marchande est considérable. Il serait intéressant de connaître son devenir.

    • S’il s’agit d’une liste la CNIL doit être au courant d’un tel fichier, non ?

    • Partez vous donc du principe que ce genre de fichier a été mis en place par des incapables ou pire des personnes malveillantes ?

    • Oui. Mon expérience dans le monde de la santé a tendance à valider ce point de vue.

    • Aï !
      A lille aussi ils nous font le coup...
      Et le "pour mieux vous servir" qui accompagne toujours ce genre d’info je ne peux plus le supporter. !

  • Une autre question : Pour le bénéfice de qui ces mesures ont été prises ?
    Le marché des cartes magnétiques par exemple ?
    Cette procédure superflue et couteuse justifiera certainement une majoration de la taxation des habitants pour le traitement des déchets alors que le système précédemment en place convenait à une majorité.
    Je serais mauvais langue, j’évoquerais un possible lobbying.

  • A la base, je n’ai toujours pas compris en quoi il serait écologique de brûler de l’essence pour déposer ses ordures.

  • personnnellement, je pense que c’est de la pure incométence et que la malveillance ou le lobbying ’ont rien à voir avec ca. Effectivement, on de méfie de l’agent de terrain : dans les banques, on nous change le responsable tous les 2ou 3 ans, au grand détriment du service fourni, et ça ne bénéficie à personne.

    Si on se demande malgré tout à qui ça profite, je répondrai volontiers aux quelques employés supplémentaires, grâce à ces tâches inutiles. Je crois que si on se limitait aux tâches utiles, le chômage triplerait (au minimum). je crois que dans toute entreprise/administration de plus de 100 personnes, plus de la moitié des postes pourraient être supprimés.

    Cela dit, si on veut froire à une volonté derrière tout cela, je l’expliquerais bien comme suit : Cette situation absurde est la seule qui permette que le système n’explose pas. On peut encore fustiger les chômeurs, tant qu’ils ne sont pas trois fois plus nombreux que les actifs. Sinon ce serait la révolte. Quitte à payer des gens, autant leur donner un faux travail (finalement, vu comme cela, le vrai travail a du sens)

  • Quand j’ai vu la photo de la pancarte, j’ai éclaté de rire. Forcément, en ayant lu La revanche du rameur... Mais je ne suis pas sûr que ce soit très drôle, en fait.

    Incompétence ou magouilles, qu’est-ce que ça change ? Le résultat est là, contraire à l’intérêt général. Faut s’y faire : nous appartenons à l’espèce la plus intelligente du monde animal... C’est comme ça !

  • Je suis retourné voir la photo (trop drôle...). Peut-être que si on avait écrit "démarche qualité" entre guillemets j’aurais trouvé moins drôle que juste avec "qualité" entre guillemets (un peu comme si on n’était pas vraiment sûr de la pertinence du mot, quoi...).

  • Le fond de l’affaire est étrange et nos "responsables" ont une sacrée imagination pour compliquer les choses : est-ce qu’une déchetterie ne devrait pas être la plus ouverte et accueillante possible pour limiter les dépôts sauvages ? Et si on veut pas inciter les professionnels à déposer dans la nature, il suffit d’enlever la taxe de 10 euros qu’on leur réclame. Mais c’est une approche un peu trop logique...

  • Bel article.
    Je confirme par ailleurs que la démarche qualité arrive dans les maisons de retraite et les EHPAD et que des auditeurs venus d’on ne sait d’où (la plomberie ou la culture des olives) vont auditer pour, au bas mot, 9000 euro par établissement.
    Nul doute que nos "vieux" et nos "déments" vont mieux se porter.
    A +

  • J’ai trouvé sur le web le formulaire de demande de carte. Notez le nombre de renseignements démandés, très éloignés des simples besoins de gestion de la déchèterie

    Certes, il est bien indiqué que le service communal est le seul bénéficiaire de ces renseignements. Mais depuis que le fichier des cartes grises a été vendu par l’État français, je n’ai plus confiance dans ces affirmations.

  • Comme prévu, ces âneries ont eu pour effet principal de relancer les décharges sauvages dans la nature. Bravo la Qualité ;-)

  • Une autre explication, tout aussi stupide mais entendue de la bouche d’un élu municipal (plutôt « sous » diplômé par rapport aux énarques) :

    « 
    - la déchetterie est financée par les habitants de la commune, le contrôle permet de limiter l’accès à ceux qui payent.
    - Sinon ?
    - Ils ont qu’aller dans leur commune, se plaindre à leur maire...
     »

    Dans les faits, c’est le retour des décharges sauvages.

    Bonjour chez vous !

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